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Éditorial

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In memoriam Mère Thaïs
23 mars 1921-17 décembre 2013

Évoquer Mère Thaïs, c’est évoquer maladroitement une partie des souvenirs de mes premières années monastiques ; en tant que novice et jeune moine au Monastère Saint-Silouane, il y a vingt ans de cela.
C’est évoquer celle qui fut la « grand-mère » de notre Monastère, celle qui m’a appris (en faisant preuve de beaucoup de patience) à tisser les chapelets de Prière de Jésus ; celle qui prenait parfois un malin plaisir à être non-conformiste ; celle qui en plein Carême nous disait : « C’est le carême ! Il faut tenir le coup et bien manger ! », cette ancienne qui disait volontiers aimer la jeunesse… mais pas la comprendre, cette femme éprise de liberté, amoureuse de la Russie et de tout ce qui s’y rapportait, cette moniale, cette ermite, cette… Il y aurait tant à dire !
Mais suivez plutôt le guide…

Au bout d’un étroit sentier traversant l’une des prairies du Monastère Saint Silouane se dresse humblement un petit ermitage fait de bardeaux de châtaignier.
Passée la petite clôture enserrant un jardinet toujours fleuri, vous frappez à la porte de cette modeste retraite avec la formule d’usage « Par les prières de nos Saints Pères ! ».
La porte s’ouvre sur un joyeux « Amen ! » que l’occupante des lieux, Mère Thaïs, vient de prononcer, un grand sourire aux lèvres accompagné d’un de ces éclats de rire qui ponctuait chaque parole de notre ermite.
Après une chaleureuse et fraternelle étreinte, la vénérable moniale vous invite à entrer et vous fait asseoir, non sans avoir au préalable gentiment demandé à l’un de ses chats de se pousser du fauteuil fabriqué à l’aide de planches de récupération… et dont l’un des accoudoirs est plus haut que l’autre.
Dans l’ermitage règne un joyeux fouillis : l’autre chat de l’ermite dort de tout son long sur la planche en coin des ic.nes ; le petit poêle Godin chauffe tant et plus ; la Bible (que Mère Thaïs lit en grec) se trouve à portée de main entre des poêles à frire et un paquet de nouilles ; des tissus folkloriques russes et roumains aux couleurs chatoyantes sont tendus sur les murs, jouxtant, affichée, l’impressionnante liste des vivants et des défunts commémorés tous les jours ; ça et là sont empilés les journaux auxquels elle est abonnée, souhaitant toujours s’informer exactement des événements du monde etc…
Une fois confortablement installé, l’ermite vous sert du thé dans un verre ébréché et vous offre de bon cœur une fougasse aux olives, faite maison… de laquelle elle a déjà pris quelques bouchées.
Assise devant vous sur un tabouret, son voile blanc de journée (bricolé dans un  vieux torchon de cuisine en lin) met en évidence ce beau visage buriné – mais pas fatigué - qu’illumine un regard bleu, limpide, lumineux et pétillant à la fois. Mère Thaïs n’engage la conversation qu’après avoir demandé de vos nouvelles et attendu une réponse précise (quelle qu’elle soit) qui la satisfasse.
Bien volontiers et en toute transparence elle évoque son parcours ; parfois tout en paradoxe car « Dieu écrit droit avec les lignes courbes » aime-t-elle à dire !
De nationalité belge mais élevée dans la Provence de Pagnol, elle vous confie que « tout est parti » dès sa tendre enfance de l’inscription gravée dans la pierre du fronton de la Mairie de son village, « Liberté---Egalité---Fraternité ».
Ces valeurs universelles lui parlaient mais… très vite elle vous avoue s’être rendue compte qu’il manquait quelque chose pour que précisément ces valeurs soient vécues en vérité, pour qu’elles soient « incarnées ». Après avoir vainement cherché (sans rien trouver) dans la philosophie, une évidence s’est imposée à elle : le « quelque chose » qui lui manquait… c’était « quelqu’un » ; c’était « quelqu’ UN » ; c’était Dieu, en Christ, par le Saint-Esprit.
Une quête inlassable s’est alors amorcée dans une vie entièrement donnée et vouée à « l’Unique nécessaire » par son entrée dans une congrégation catholique en Belgique.
Postulat, noviciat, profession temporaire et profession solennelle se sont enchaînés naturellement jusqu’à ce jour où notre religieuse se trouvant en prière au pied de son lit en fer, dans sa cellule au carrelage en damier noir et blanc, devant un Crucifix du meilleur style « Saint-Sulpice », une nouvelle évidence fasse irruption dans sa vie : « …tout ça… c’est pas ton style ! »
Quelque temps après, une fois prise la douloureuse décision de quitter la
communauté qui l’avait engendrée monastiquement, ses sœurs qu’elle a beaucoup aimées et dont elle se souviendra dans ses vieux jours, elle se tourna vers l’Orthodoxie et trouva un guide sérieux et sûr en la personne du Métropolite Antoine (Bloom) qui su l’écouter et la comprendre.
Évidemment… une moniale en « électron libre » ce n’était pas l’idéal ! Il fallait
trouver un monastère orthodoxe auquel se rattacher afin de vivre la vie de prière qu’elle avait le propos ferme de poursuivre. Ainsi, après avoir écouté les conseils de son désormais père spirituel, notre Mère Thaïs s’en est allée visiter et vivre des temps plus ou moins longs dans divers monastères en France, en Grèce etc…
Mais au bout du compte… il ne se passa rien, il n’y eut pas ce « déclic » qui aurait pu lui faire dire « c’est ici et nulle part ailleurs que je dois être ! ».
De retour de ses pérégrinations, Mère Thaïs s’en ouvre à Monseigneur Antoine qui lui répondit : « Si vous n’avez pas trouvé de communauté qui vous convienne, il n’y a qu’une solution : soyez ermite ! »
Obéissante, Mère Thaïs obtempéra et après avoir cherché un lieu où vivre cette
suite radicale du Christ à laquelle elle était appelée, elle se retira pendant plus de vingt ans dans une grotte située dans les Alpes de Haute Provence ; grotte située dans les montagnes (« mes » chères montagnes comme elle les évoquait), à deux heures de marche de la départementale la plus proche.
Non sans une humble fierté, cette grotte et « ses » montagnes, elle aimait à en
montrer quelques photos aux couleurs légèrement passées et soigneusement collées dans un album qu’elle rangeait bien calé derrière ses bottes en caoutchouc.
De ces nombreuses années passées en solitude totale, dans un combat spirituel que l’on devine aisément authentique, il serait indiscret et inopportun de tenter d’en savoir plus. Cela relève de l’union intime, mystérieuse et privilégiée entre Dieu et l’une de ses créatures ; il ne nous appartient donc pas d’aller plus loin concernant cette époque de la vie de Mère Thaïs…
Toujours est-il que le poids des ans commen.ant à se faire sentir, Mère Thaïs pris conscience progressivement qu’il lui faudrait un jour quitter les montagnes et se rapprocher d’un monastère. Le « signal du départ » lui fut donné le jour où la source qui l’alimentait en eau potable vint à se tarir. Elle intégra donc en 1991, avec la bénédiction de Père Syméon, le Monastère Saint Silouane qui venait d’être fondé un an auparavant, où le petit ermitage de bois lui fut construit.
La porte de cet ermitage, combien d’âmes en peine l’ont franchie ! Toutes
repartaient consolées, revigorées par une parole, un sourire de Mère Thaïs, mais surtout par la certitude d’avoir été comprises et aimées, de cette compréhension et de cet amour dont Dieu use généreusement à notre endroit.
Toutes les peines et les souffrances confiées à Mère Thaïs étaient vécues par elle de manière compatissante mais peut-être jusqu’à lui donner une vision sans doute un peu trop « apocalyptique » du monde…
Mais il est temps de cesser ces bavardages, vous vous relevez du fauteuil (avec plein de poils de chat au derrière !) et vous prenez congé de votre hôtesse
…ou plus exactement c’est elle qui prend congé de nous, car oui, Mère Thaïs a fort à faire désormais… elle vient d’être appelée pour un face-à-face éternel par Celui qu’elle a ardemment cherché toute sa vie.
Il ne faut donc pas la retenir, laissons-la partir…
Mémoire éternelle !

Père Élisée

Bulletin de la Crypte N° 419 janvier 2014