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L'Aveugle-né

ic»ne de l'aveugle nş Sixième dimanche après Pâques
Livres des Actes XVI, 16-34
Évangile selon saint Jean IX, 1-38

Homélie prononcée par le Père Jean Breck à la Crypte le 24 mai 1998

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Le thème de la lumière, ou plus exactement, la vision de la lumière, jalonne l’Écriture Sainte du début jusqu’à la fin, depuis la Création jusqu’à l’apparition de la nouvelle Jérusalem.

"Au commencement Dieu créa le ciel et la terre, la terre était vide et vague et les ténèbres recouvraient l’abîme" (1) . C’est précisément dans cet abîme-là que la lumière pénètre afin d’en jaillir comme le symbole de la présence de la divinité dans l’ensemble de cette nouvelle création. Dieu dit "que la lumière soit" et la lumière fut ; et Dieu vit que la lumière était bonne. Or, cette même image se prolonge, chapitre après chapitre, à travers tout le récit de la vie du peuple d’Israël.

Nous pouvons songer à l’image du buisson ardent, ou bien au visage de Moïse lorsqu’il descend du Sinaï portant les tables de la Loi, ou encore, par exemple, à cette très belle prophétie du saint prophète Isaïe annonçant que "le peuple qui gît dans les ténèbres verra une grande lumière" (2) , à cette annonce de l’époque messianique, de la vie, de la venue et de la présence au milieu du peuple d’Israël de Celui qui se manifestera comme Sauveur et comme Lumière. Cette prophétie fut, bien sûr, accomplie au moment où, au début de la nouvelle Alliance, le Christ Jésus est né. Et, d’après la tradition orientale Il naît dans une caverne, dans un trou creusé au cœur de la création. Dans l’icône de cette fête, nous voyons ce petit enfant enveloppé dans les bandelettes d’un mort, déposé sur l’autel du sacrifice dans ce trou noir, dans les ténèbres, et une fois encore c’est la lumière qui vient d’en haut, qui descend dans la personne de l’Esprit Saint, pour illuminer l’alentour et aussi pour proclamer au monde que cet enfant, né pour mourir, né pour passer par Sa passion et par la croix, est néanmoins Celui qui vient en tant que Lumière du monde entier.

Nous devons penser aussi à la lumière du Mont Thabor, cette expérience des disciples absolument bouleversante où ils se trouvent auprès du Christ lors de la Transfiguration à l’instant où jaillit de Sa personne même cette lumière éblouissante, présence de l’Esprit en Lui, et, avant tout, manifestation de la vérité que c’est cette personne, ce Jésus de Nazareth, qui, en Lui-même, incarne la plénitude de la vie divine et fait resplendir à travers le monde entier la beauté de cette Lumière.

Ainsi de suite, au long des Saintes Écritures, nous trouvons encore la conversion de saint Paul, bouleversé, lui aussi, non seulement par une voix céleste mais encore par cette lumière, cette lumière qui le rend aveugle, cette lumière qui lui permet aussi pour la première fois de voir en profondeur.

À travers toute la Nouvelle Alliance jusqu’au moment où, avec le prophète Jean, nous arrivons à l’Apocalypse, à ces images tellement insolites, tellement difficiles, qui néanmoins s’achèvent par une image tellement belle puisqu’il s’agit effectivement de l’image de la Nouvelle Jérusalem. La Cité de Dieu descend dans tout son rayonnement, toute sa splendeur afin que Dieu puisse demeurer parmi les hommes. Image qui signifie que l’œuvre de la création elle-même s’achève afin que tout soit pris et repris dans la plénitude de cette lumière divine.

C’est dans cette perspective qu’il faut situer ce récit que nous venons d’entendre, à propos de cette rencontre entre le Christ et l’aveugle-né. Ce récit nous est, d’ailleurs, proposé par l’Église pour clore cette période post-pascale. Les disciples en voyant cet homme ont tendance à considérer toute la situation, toutes les circonstances, de façon assez banale et terre à terre, ils parlent sur la base de leur propre expérience, de leur propre piété, de leur propre culture religieuse et ne peuvent que poser la question "Seigneur qui a péché, cet homme ou ses parents pour qu’il soit né aveugle ?" et Jésus de répondre : "ni lui, ni ses parents n’ont commis le péché mais ceci est arrivé, cette tragédie qui a marqué la vie de cet homme depuis sa naissance est donnée pour une seule raison, pour que l’œuvre de Dieu soit manifestée en lui."

Et puis, par la suite Jésus enduit les yeux de l’aveugle avec de la boue, de la terre, c'est-à-dire de la matière de la création et l’envoie accomplir un geste quasi baptismal : "Va, lave-toi dans la piscine de Siloé" Cet homme obéit, puis revient. Revenu, il se tient devant le Christ et pour la première fois de sa vie, il voit. Il perçoit et comprend.
Voilà un miracle éblouissant. Si ce miracle nous a été transmis par l’évangéliste Jean et par toute la tradition de l’Église, c’est non seulement parce qu’il s’agit d’un événement spectaculaire, d’un prodige qui frappe et bouleverse, mais je crois que c’est encore et surtout par tout ce qu’il peut me dire à moi, par tout ce qu’il peut signifier pour vous et parce qu’il s’adresse à quiconque comme à chacun de nous.

De temps en temps dans notre vie, passent des moments enténébrés, ces moments où l’on se trouve dans une certaine solitude, à l’image de cet homme qui fut frappé de cécité dès sa naissance. Il a dû vivre marginalisé, éprouvant beaucoup de peine à entrer en relation avec les gens qui l’entouraient, écarté par son propre peuple, incapable de se réjouir de la beauté de la création, il a tout simplement passé sa vie à attendre. Il attendait dans l’espérance qu’un jour peut-être, il recevrait la faculté de voir. Et le voici qui, à présent, revient comme chacun peut revenir pour se placer en face du Christ et, peut-être pour la première fois de notre vie, pour ouvrir les yeux et percevoir que Celui qui est en face de nous est la source de la vraie lumière, pour vivre la vraie illumination qui donne un sens à l’ensemble de notre vie.

Souvent dans cette vie, nous passons tous par des passages difficiles. Par exemple, c’est maintenant la fin d’une année scolaire ou universitaire, et on perçoit bien l’angoisse qui voile le visage de nos enfants, élèves ou étudiants, qui sont confrontés à des choix, souvent difficiles, durs, voire crucifiants.

Il y a bien d’autres passages analogues dans la vie : quand on arrive à l’âge de quarante-cinquante ans, on est enclin à regarder en arrière et souvent – trop souvent peut-être – nous avons tendance à tirer la conclusion que tout ce que nous avons fait ne vaut pas grand-chose. Toutes nos ambitions, en effet, tous les rêves que nous avions faits semblent condamnés à ne jamais aboutir comme nous l’aurions voulu… et pourtant, il y a toujours une autre lumière. Et pourtant, il y a une autre lumière qui nous permet de voir en nous-mêmes comme dans le prochain selon une vision qui n’est pas celle du monde, non pas selon une vision qui suscite en nous la tentation de nous juger nous-mêmes et ou de nous juger les uns les autres d’après les critères imposés par ce monde de déchéance et de folie. Non ! C’est une tout autre lumière qui nous permet de voir en nous-mêmes comme dans le prochain selon la vision divine, la véritable vision qui nous permet d’entrer en rapport avec ces personnes-là, comme l’aveugle-né a pu entrer en relation avec Jésus-Christ.

C’est une invitation donc qui nous est lancée à tous "Venez, et marchons à la lumière du Seigneur !" (3) , quelles que soient les circonstances, quelle que soit la croix que le Christ nous demande de porter en Son nom, qu’il s’agisse de la maladie d’une personne qui nous est très chère, qu’il s’agisse d’une sorte d’échec que nous pouvons constater à propos de notre existence, qu’il s’agisse de nos désillusions, de nos malheurs, de nos doutes… Tout cela reste quelque chose de tout à fait humain qui n’entre pas dans la perspective de Dieu parce que Lui, comme Il nous l’a toujours promis, Il se tient devant nous, et toujours Il se rapproche de nous pour nous prendre par la main, et toujours Il nous appelle les uns avec les autres, les uns pour les autres, dans la communion de Son corps, l’Église, pour éclairer nos chemins et pour nous mener pas à pas vers toute la plénitude, toute la beauté, toute la lumière, toute la joie de la nouvelle Jérusalem.

Amen.

Père Jean Breck

Notes

(1) cf. Livre de la Genèse ch. Ier, v. 1-2.


(2) cf. Livre d’Isaïe ch. IX, v. 1. "Le peuple qui marchait dans les ténèbres a vu se lever une grande lumière ; et sur les habitants du pays de l’ombre, une lumière a resplendi."
(3) cf. Livre d’Isaïe II, v. 5.

"Venez, maison de Jacob ! Marchons à la lumière du Seigneur."