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Commentaire patristique

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Le Sermon sur la Montagne

Les Béatitudes

Évangile selon saint Matthieu chapitre V, versets 1 à 12.

Extraits des huit homélies de saint Grégoire de Nysse (v331-395)

saint Grégoire de Nysse1ère béatitude : "Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux est à eux" (Mt 5, 3)

Commençons par contempler, commençons par expliquer les premières paroles : "Heureux les pauvres en esprit : le royaume des cieux est à eux". Si un homme cupide découvre un document qui lui indique la cachette d'un trésor, mais que l'endroit en question exige de ceux qui le convoitent sueur et effort, va-t-il renoncer à cause des difficultés, faire fi de l'aubaine, juger plus commode de ne s'imposer ni peine ni fatigue plutôt que de s'enrichir ? Ce n'est pas ainsi que se passent les choses, vous le savez bien. Mais il commence par convoquer ses amis. Il réunit de toutes parts tous les moyens qu'il peut, mobilise tous les ouvriers possibles pour conquérir le trésor caché.
Voilà le trésor, mes frères, dont parle l'Ecriture, mais la richesse se cache dans l'obscurité. Si nous aspirons à posséder l'or incorruptible, joignons les mains dans la prière, pour que le trésor se dévoile à nous : nous nous partagerons la découverte et chacun le possédera tout entier..."
(Grégoire de Nysse, 1ère Homélie sur Les Béatitudes, 2).

2e béatitude : "Bienheureux les doux, parce qu’ils auront la terre en héritage." (Mt 5, 4)

Ceux qui escaladent une échelle, quand ils ont franchi la première marche, prennent la deuxième, la seconde les mène à la troisième, puis la suivante, et ainsi de suite. Si bien qu’en montant progressivement, on s’élève de plus en plus et on finit par atteindre le sommet.
Où veut en venir cette entrée en matière ? Les degrés de la béatitude sont comprables aux diverses marches, me semble-t-il, et il est aisé d’en exposer la montée. Celui qui a atteint spirituellement le premier degré des béatitudes, en bonne logique, en entreprend le suivant, bien que, à première vue, cette affirmaton semble sonner étrangement. Un auditeur trouvera peut-être impossible d’atteindre, après le royaume des cieux, l’héritage de la terre. Il semblerait plus logique de partir de la terre vers le ciel, puisque notre ascension monte de l’une à l’autre.
Mais si notre réflexion nous élève jusqu’aux cieux, nous y trouvons la terre, qui est accordée en héritage à ceux qui ont mené une vie vertueuse. Si bien que l’ordre des béatitudes n’est pas perturbé, quand Dieu nous promet d’abord le royaume des cieux et ensuite la terre…
(2e Homélie sur les Béatitudes, 1, p. 39).

3e béatitude : "Bienheureux ceux qui pleurent parce qu'ils seront consolés." (Mt 5, 5)

Ce ne sont pas les larmes que le Verbe appelle bienheureuses mais la connaissance du bien et la douceur de se savoir privé de ce qu’on cherche.
Cherchons donc quelle est cette lumière dont n’est pas illuminée la caverne de notre vie présente. Notre désir aspire-t-il peut-être à l’irréalisable ou à l’insaisissable ? Quelle ressource de réflexion possédons-nous pour scruter la nature de ce que nous cherchons ? Quel mot, quel langage nous fournit une conception adéquate de la lumière qui est au-dessus de nous ? Comment nommer ce que l’on ne peut voir, comment exprimer ce qui n’a pas de matière ? Comment montrer ce qui fuit le regard ? Comment cerner ce qui n’a pas de mesure ou de consistance corporelle ?
[…] Pour ne pas nous fatiguer en vain à consacrer notre discours à l’insaisissable, ne cherchons pas à scruter plus longtemps la nature des biens supérieurs, parce qu’il est difficile d’en avoir l’intelligence. Nous aurons du moins gagné de savoir que s’il est impossible de saisir ce que nous cherchons, nous avons du moins une idée de la grandeur de ce que nous cherchons. Plus nous avons conscience que le bien de sa nature échappe à notre recherche et plus nous nous attristons, parce que le bien dont nous sommes privés est si grand de par sa nature que même sa connaissance nous échappe.
[…] La satisfaction empêche d’espérer mieux. Qui ne cherche pas ne trouvera pas ce que seul le chercheur découvre. Voilà pourquoi le Verbe appelle la tristesse bienheureuse, non qu’elle le soit en elle-même mais par ce qu’elle fait sourdre en nous. ( 3e Homélie sur les Béatitudes, 3-5, pp. 51-52).

4e béatitude : "Heureux ceux ont faim et soif de justice, car ils seront rassasiés." (Mt 5, 6)

Quelle est donc cette justice ? C'est ce qu'il faut définir, je crois, pour que la révélation lumineuse de sa beauté éveille en nous le désir de la splendeur découverte. Il n'est pas possible de désirer ce que l'on ne connaît pas [...]
Quelle est donc la justice qui concerne tous les hommes ? C'est celle que tout homme peut désirer, quand il tourne ses regards vers la table de l'évangile : riche ou pauvre, serviteur ou maître, noble ou esclave, aucune situation n'accroît ni ne diminue la vraie justice.[...]
Divers et variés sont les objets qui s'offrent à nous et exercent une attraction sur notre nature. Il nous faut beaucoup de discernement pour distinguer les aliments qui sont utiles de ceux qui nous sont nocifs, et éviter de prendre comme nourriture pour notre âme ce qui lui apporte mort et ruine, au lieu de la vie.
[...] Si Jésus a eu faim, la faim peut être un bien, quand nous l'éprouvons comme lui. Si nous savons ce dont le Seigneur a faim, nous connaîtrons clairement la portée de cette béatitude qui nous est proposée maintenant. [...] De quoi s'agit-il ? Il nous faut avoir faim de notre propre salut. Comment entretenir en nous une pareille faim ? La Béatitude nous l'apprend : Celui qui désire la justice de Dieu a trouvé ce qui constitue le véritable désir. [...] Le désir de nourriture et le désir de boisson sont semblables, il existe pourtant une différence entre les deux. Aussi le Verbe nous prescrit-il d'aspirer au bien suprême, il qualifie d'heureux celui qui éprouve à la fois la faim et la soif de justice, parce que l'objet de notre désir est à même de satisfaire cette double aspiration. [...] Quand donc le Verbe dit que la justice est le fait de ceux qui ont une faim bienheureuse, il veut désigner toute espèce de vertu, il appelle également bienheureux celui qui a faim de frugalité, de courage, de sagesse et de tout ce qui contient le mot de vertu. Il n'est pas possible qu'un aspect de la vertu, isolé des autres, puisse à lui seul être désigné comme la vertu parfaite.[...] Si la justice ne comprenait pas tout, il ne pourrait exister un autre bien en dehors d'elle. Personne ne pourrait dire que la justice est inintelligente ou téméraire ou sans mesure ; on ne peut lui appliquer un qualificatif qui caractérise le vice. Si la justice exclut tout ce qui est mauvais, elle comprend tout ce qui est bien. Or le bien comporte tout ce qui est conforme à la vertu. La justice désigne donc toute forme de vertu, quand le Verbe appelle bienheureux ceux qui ont faim et soif et leur promet le rassasiement." [...] Le Seigneur nous apprend cette vérité merveilleuse : Seule la vertu demeure et rassasie. [...] Qui s'abandonne sans frein aux désirs, même s'il sacrifie à la volupté, ne peut pas éprouver un plaisir sans fin. Le plaisir de manger s'éteint en mangeant, le plaisir de boire en buvant. Toutes les autres jouissances ont besoin d'un laps de temps, au-delà du plaisir et de la satiété, pour sourdre à nouveau.
La possession de la vertu, par contre, une fois solidement établie, n'est ni limitée dans le temps, ni bornée par la satiété. A ceux qui règlent leur vie sur elle, elle apporte une sensation pure, sans cesse nouvelle, pleine et profonde, des joies qu'elle fournit. Voilà pourquoi Dieu, le Verbe, permet l'apaisement de leurs désirs à ceux qui ont cette faim-là, un apaisement qui avive la flamme du désir au lieu de l'étouffer... (4e Homélie sur les Béatitudes, 2 - 6)

5e béatitude : "Heureux les miséricordieux car ils obtiendront miséricorde." (Mt 5, 7)

... la progression des béatitudes, les unes par rapport aux autres, nous prépare à nous approcher de Dieu, le bienheureux par excellence, fondement de toute béatitude.
Comme nous approchons de la sagesse par ce qui est sage, de la pureté par ce qui est pur, nous nous unissons au Bienheureux par la voie des béatitudes.
Or la béatitude appartient véritablement en propre à Dieu. Voilà pourquoi Jacob a dit que Dieu se dresse en quelque sorte au sommet de l'échelle. La participation aux béatitudes n'est donc rien d'autre que la communion avec la divinité, à laquelle le Seigneur nous conduit par ses paroles.
[...] La béatitude appelle l'homme à l'affection réciproque et à la compassion, à cause de l'inégalité et les différences des hommes, qui n'ont ni la même condition, ni la même constitution physique, ni les mêmes dispositions dans les divers domaines. La plupart du temps la vie nous offre des situations opposées : la puissance et l'esclavage, la richesse et la pauvreté, la mauvaise et la bonne santé, et toutes les autres différences.
Pour permettre à ceux qui sont dans le besoin d'arriver à égalité avec ceux qui ont d'abondantes ressources pour établir l'équilibre entre le trop et le trop peu, la compassion à l'endroit des plus pauvres est indispensable. Il n'est pas possible d'entreprendre de soulager la misère du prochain, si la pitié n'a pas attendri l'âme, de manière à lui en inspirer le désir. Car la compassion est l'opposé de la dureté. L'homme dur et brutal est inaccessible à son entourage, l'homme compatissant et miséricordieux partage avec ceux qui souffre, il s'unit à eux dans l'objet de leurs aspirations...
(5e Homélie sur les Béatitudes, 1 - 2).

6e béatitude : "Heureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu" (Mt 5, 8)

... Une telle promesse surpasse nos joies les plus raffinées : après ce bonheur, quel autre pourrions-nous désirer ? Ne les tenons-nous pas tous en celui que nous voyons ? Car dans l'Ecriture, voir n'est rien d'autre que posséder. Par exemple, "tu verras le bonheur de Jérusalem" (Ps 128, 5), où voir signifie partager. Et en disant : "l'impie disparaîtra et ne pourra voir la gloire du Seigneur" (Is 26, 11), le prophète marque par cette expression qu'il en sera totalement exclu.
Ainsi celui qui voit Dieu possède par cette vision tous les biens imaginables : une vie sans fin, une incorruptibilité perpétuelle, une joie inépuisable, une invincible puissance, un enchantement éternel, une lumière véritable, les douces paroles de l'esprit, une gloire incomparable, une allégresse jamais interrompue, tous les biens, enfin. Que cette béatitude nous offre donc de grandes et de belles espérances !
Mais, disions-nous, la vision de Dieu dépend de la pureté de nos coeurs. Me revoilà saisi de vertige. Eh quoi ? La pureté de mon coeur n'est-elle pas impossible, ne surpasse-t-elle pas mes forces ? [...] Non. Pas plus que [Dieu] ne demande de voler aux animaux qu'il n'a pas pourvus d'ailes ; ni de vivre dans l'eau à ceux qu'il a destinés à habiter sur la terre. La Loi s'est adaptée en tous points aux capacités de ceux qui la reçoivent ; elle ne fait jamais violence à leur nature. De là nous concluons que cette béatitude non plus n'est pas une promesse illusoire.

[Qu'est-ce que voir Dieu alors ?]

[...] La santé est un bien pour la vie de l'homme. Mais le bonheur ne consiste pas à savoir ce qu'est la santé, mais à vivre sain. Car si tout en vantant la santé, je prends une nourriture indigeste, propre à gâter mes humeurs, quel bien tirerai-je de ces éloges, en butte à mes maladies ? Appliquons le même raisonnement à propos de Dieu. Le Seigneur dit que notre joie pour nous n'est pas d'entrevoir Dieu, mais de le posséder en nous-mêmes. Je ne crois pas que Dieu se livre face à face au regard de celui qui s'est purifié. Cette formule magnifique nous suggère peut-être ce qu'une autre parole exprime en termes plus clairs : "Le royaume de Dieu est au-dedans de vous." (Lc 17, 21). Par là, nous apprenons qu'avec un coeur purifié de toute créature et de tout sentiment charnel, nous voyons dans notre propre beauté l'image de la nature divine. En cette brève formule, le Verbe lance un grandiose appel : "Vous qui aspirez à voir le Bien véritable, lorsqu'on vous dit que la grandeur de Dieu trône au-dessus des cieux, que sa gloire est inexprimable et sa beauté sans nom, que sa nature est infinie, ne tombez pas dans le désespoir, en pensant que vous ne pourrez contempler celui que vous cherchez." Il est en toi, dans une certaine mesure, une aptitude à voir Dieu : [...] en te créant, Dieu a enfermé en toi l'ombre de sa propre bonté, ainsi que l'on imprime le dessin d'un cachet dans la cire. Mais le péché a dissimulé l'empreinte de Dieu et ce bien est devenu sans profit, caché sous des voiles souillés. Effaces-tu, en vivant dans le bien, la tache qui salit ton coeur ? Ta divine beauté resplendit de nouveau en toi.
Tu es comme une pièce de fer : sous la pierre à aiguiser, la rouille disparaît ; elle était noire, voilà qu'elle reflète l'éclat du soleil et brille à son tour. Comme elle, l'homme intérieur, le coeur, [...] une fois débarrassé de la rouille qui tachait sa beauté, retrouvera l'image première et sera bon. Rien ne peut ressembler au bien sans être bon. Ainsi l'homme, en se regardant, verra en lui celui qu'il cherche...
(6e homélie sur les Béatitudes, 2 ; 4)

7e béatitude : "Heureux les artisans de paix car ils seront appelés fils de Dieu" (Mt 5, 9)

... si "voir Dieu" est un bien qui ne peut être surpassé, devenir "Fils de Dieu" est absolument au-dessus de toute félicité. Quels mots concevoir ? Quels noms, dont le sens puisse rendre compte d'une telle promesse, d'un tel don ? Tout ce que pourrait concevoir la pensée est absolument dépassé par ce que veut montrer notre texte : nommerait-on "bon", "précieux" ou "élevé" ce qui nous est promis par cette Béatitude, ce qu'elle veut montrer est plus grand que ce que disent ces mots : le succès surpasse le souhait, le don surpasse l'espérance, la grâce surpasse la nature.
(7e homélie sur les Béatitudes, 1).

8e Béatitude : "Heureux les persécutés pour la Justice, car le Royaume des cieux est à eux" (Mt 5, 10)

Pourquoi persécutés, et par qui ? La première idée qui nous vient à l'esprit nous fait voir le stade des martyrs, et nous désigne la course de la foi. [...] c'est une bétatitude, en vérité, que d'être persécutés pour le Seigneur. Pourquoi ? Parce qu'être poursuivi par le mal, c'est un motif bien établi d'obtenir le bien. Se séparer du mal, c'est le tremplin qui permet de se rapprocher du bien ; or le bien et ce qui est au-delà de tout bien, c'est le Seigneur lui-même, vers qui monte la course du persécuté. [...] la persécution dont les tyrans affligent les martyrs, en apparence et à première vue, est douloureuse à ressentir ; mais le but de tout cela surpasse toute béatitude.

[...] si celui qui s'est séparé du péché est indépendant, et si le propre de la royauté est son caractère indépendant de tout maître, il s'ensuit que l'on peut estimer heureux celui qui est persécuté par le mal, parce que cette persécution lui procure la dignité royale. Ne souffrons donc pas, frères, d'être écartés des biens terrestres : celui qui quitte ce séjour, demeure dans le royaume céleste. [...]

Quel est le but que nous poursuivons ? Quelle est la récompense ? Quelle est la couronne ? Il me semble que chaque objet de notre espérance n'est rien d'autre que le Seigneur lui-même. Car il est lui-même tout ensemble l'arbitre des combattants, et la couronne des vainqueurs ; c'est lui qui partage l'héritage ; c'est lui le bon héritage ; c'est lui la bonne part ; c'est lui qui te donne ta part ; c'est lui qui enrichit ; c'est lui la richesse, lui qui te montre le trésor, et qui est ton trésor ; lui qui te rend désireux de la perle du Bien, et qui est à ta disposition pour que tu l'achètes si tu es pour lui un bon partenaire. [...] Ne nous affligeons donc pas si nous sommes persécutés, mais réjouissons-nous bien plutôt, parce que le fait même que nous sommes privés des valeurs terrestres nous élance vers le bien céleste...
(8e Homélie sur les Béatitudes, 3 ; 5)

Grégoire évêque de Nysse (v331-395)
source : Homélies de Grégoire de Nysse, "Les Béatitudes" coll. Les Pères dans la foi" édition Migne 1995
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