Retour à la page "Chronique" La Sainte Trinité

Le Bon Samaritain

 

XXVe dimanche après la Pentecôte
Ép. aux Éphésiens IV, 1-6
Évangile selon saint Luc X, 25-37

Homélie prononcée à la Crypte par le Père Élisée le 3 décembre 2006

Bon samaritainChers frères et sœurs  !

Voilà un passage de l’Évangile qui tombe à pic dans cette période de carême qui nous achemine tout doucement vers la fête de la Nativité, vers ce grand mystère de l’Incarnation. Cette parabole tombe à pic car elle se doit de nous interpeller à plusieurs niveaux de notre vie spirituelle.

Tout d’abord, la question posée au Christ par le légiste doit être pour nous comme un postulat de base : « Que faire pour avoir part à la vie éternelle ? ». Tout comme le Christ l’a répondu au légiste, Il répond à chacun d’entre nous de manière personnelle : Aimer le Seigneur notre Dieu de tout notre cœur, de toute notre âme, de toute notre force, de tout notre esprit ; et aimer notre prochain comme nous-mêmes.

Certainement le second de ces commandements nous donnera alors l’occasion de poser à Jésus cette autre question : « Qui est mon prochain ? » Question à laquelle le Christ donne une réponse toute en nuance par cette parabole du bon Samaritain.

Pour un Juif de l’époque, le prochain était exclusivement quelqu’un qui était membre de son peuple et surtout pas un étranger comme, par exemple, un Samaritain  ! En faisant secourir un malheureux par l’un d’entre eux justement, Jésus veut nous montrer que la charité – autrement dit l’amour chrétien par excellence – se doit d’ignorer les cloisonnements de race, de religion, de nationalité, et (tant qu’on y est, puisque nous sommes orthodoxes) les cloisonnements de juridiction  !

Tout dépend donc de nous : Nous nous devons de ne plus poser de limites, de classements, d’étiquettes sur nos semblables, ces soi-disant droits que nous nous arrogeons et qui nous permettent trop facilement de compartimenter un secteur "prochain" au-delà duquel nous ne serions plus tenus. Si nous prétendons vouloir marcher à la suite du Christ, nous sommes invités à faire de quiconque notre prochain, à nous rendre en tout temps disponible, et, le cas échéant, secourable ; mais toujours, et en tout état de cause nous devons nous faire aimants, car l’amour sauve tout, l’amour transfigure tout.

Aimer son prochain comme soi-même, c’est l’aimer non seulement comme soi-même en quantité, c’est-à-dire autant que soi-même, avec autant d’intensité ; mais encore, c’est l’aimer aussi comme soi-même en qualité : en tant qu’il est moi-même, et en tant qu’il est moi parce que je suis lui. Sa vie est ma vie et ma vie est la sienne, puisque par le fait de vivre nous nous renvoyons l’un l’autre au plus vrai de ce que nous sommes, et, donc, pas forcément à la plus glorieuse réalité de ce que nous croyons être  !

Mais plus encore que les quantitatifs ou qualitatifs humains de l’amour du prochain, prenons conscience de manière profonde et intime que l’Évangile est la révélation des profondeurs de cet amour : En tout être humain nous avons à découvrir en lui, à la fois, l’image de Dieu et, en même temps, un membre solidaire du Christ, Lui-même solidaire de Son Père.

Ou bien, inversement : Aimons en Dieu un Père solidaire de Sa création et donc de tout homme, au point de nous donner Son Fils unique et de le faire demeurer en nous… rappel implicite du mystère de l’Incarnation auquel nous nous préparons par ce temps de jeûne.

Et si nous savons que le Christ est en nous, nous devons conscientiser dans la dimension spirituelle de notre cœur qu’Il est aussi dans l’autre, dans le prochain, dans ce prochain qui – parfois, il s’en faut de peu  ! – peut très vite devenir un "ennemi", dans le sens où, quand il me dérange, me gêne, m’interpelle négativement, bref  ! quand il me renvoie à ma propre image, et donc me renvoie à ma propre réalité, alors je le rejette, je l’ignore, je l’exclus de ma vie.

Si l’attention du légiste n’a été retenue que par le sens du commandement « Aimer son prochain », la finalité de cette parabole est peut-être, aussi et avant tout, de mettre l’accent sur l’amour de soi-même…

Qu’est-ce que « s’aimer soi-même » ? Ce n’est certainement pas avoir la mentalité du pharisien qui, dans un élan de narcissisme absolu, s’admire et se croit meilleur que tout le monde  ! Non  ! Ce serait de l’orgueil mal placé et nous savons tous que l’orgueil tue, en tant qu’il est le péché par excellence. Bien au contraire, s’aimer soi-même c’est nous mettre à l’école du publicain, école d’humilité, d’appauvrissement et de douceur.

« S’aimer soi-même » c’est s’accepter tels que nous sommes, dans la vérité, sous le regard incomparablement miséricordieux et aimant de Dieu.

« S’aimer soi-même » c’est donc accepter notre faiblesse, notre pauvreté – au sens large du terme –, c’est accepter nos limites et notre misère en prenant garde ni de tomber dans un esprit de révolte ni de nous installer confortablement dans notre petit malheur en nous apitoyant sur nous.

« S’aimer soi-même » c’est aussi nous reconnaître dans ce que nous ne sommes pas et que, parfois, croyons ou voudrions être.

Dieu aura donc le champ libre pour venir transfigurer le plus déconcertant de ce qu’il y a en nous ; et les pessimismes que nous portons sur nous-mêmes s’estomperont d’eux-mêmes. Pour le coup, en faisant avec l’aide de Dieu ce travail intérieur, nous aurons tout loisir de l’exercer sur notre prochain, en l’aimant par sa propre misère et au-delà de sa propre misère. Puisque Dieu m’accepte tel que je suis, puisque je m’accepte tel que je suis, je me dois d’accepter mon prochain tel qu’il est afin que lui aussi m’accepte et m’aime tel que je suis.

Vaste programme n’est-ce pas ?  ! Et pourtant  ! Les trois pôles que sont l’amour de Dieu, l’amour du prochain et l’amour de soi-même sont intrinsèquement liés les uns aux autres et, disons-le, ils sont indissociables.

Quand quelque chose ne va pas dans notre vie il est facile d’en rejeter la faute sur une circonstance, une personne ou toute autre cause extérieure. Non  ! Quand quelque chose ne va pas dans notre vie c’est que la dimension spirituelle de notre être est atteinte. Autrement dit, c’est que l’un des pôles dont nous venons de parler est fragilisé ou souillé par notre orgueil.

Qu’à cela ne tienne  ! Avec l’aide de Dieu il devient facile de rectifier le tir et de se recentrer grâce à ces trois repères qui deviennent une école de vie, pour nous et nos semblables et surtout une école de vie pour tous en vue de la Vie éternelle  !

Chers frères et sœurs, ne soyons pas effrayés par ces considérations, il est vrai, exigeantes. Mais soyons confiants et n’ayons de cesse d’aller de l’avant  ! Dans cette parabole du bon Samaritain il est un fait, ô combien, encourageant si l’on y prête attention : En effet, il nous est dit que le Samaritain, certes, s’en va après avoir pansé les plaies et secouru l’homme blessé… Mais il part en prenant bien soin d’annoncer qu’il reviendra. Comment donc ne pas y voir une image du Christ ?

Lui qui n’a de cesse de revenir vers nous à tout moment : par les sacrements que nous recevons, par notre prière personnelle qui n’est autre chose que notre désir ardent de Lui, par le prochain en qui Il est présent, par le prochain qui partage notre vie ou qui croise notre route.

Bien plus qu’une image, cette divine dynamique d’amour est une réalité de chaque instant… Et puisque nous nous fêterons d’ici peu la Nativité, que nos cœurs soient, comme à Bethléem, autant de grottes – aussi sombres soient-elles – prêtes à accueillir humblement le Christ afin qu’Il vive et croisse en nous.

Amen  !

Père Élisée

Analyse d'audience

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