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Revenir à la page "Quoi de neuf sur le site de la Crypte"     → Recevoir nos mises à jourPère Boris Bobrinskoy

Le Bon Samaritain

XXVe dimanche après la Pentecôte
Ép. aux Éphésiens IV, 1-6
Évangile selon saint Luc X, 25-37

Homélie prononcée par le père Boris le 7 décembre 2003 à la crypte

Bon samaritainAujourd’hui, nous venons d’entendre cette parabole bien connue du bon Samaritain. Elle fait partie de ces paraboles que le saint évangéliste Luc est le seul à nous transmettre et que nous pourrions toutes appeler "paraboles de la compassion" ou "paraboles de la Miséricorde". Il y a notamment l’histoire du pauvre Lazare et le mauvais riche que vous connaissez bien. Ou bien encore, le sublime récit de ce fils prodigue où c’est le père lui-même qui scrute l’horizon jusqu’à ce qu’il reconnaisse de très loin, dans cette silhouette qui s’approche en titubant, son second fils, son fils perdu.

C’est encore l’évangéliste Luc qui nous offre cette parole unique : car si dans l’évangile selon saint Matthieu nous lisons "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait", dans le passage parallèle chez saint Luc, le Seigneur dit non plus "parfait" mais "miséricordieux" : "Soyez miséricordieux comme votre Père céleste est miséricordieux."

Miséricordieux signifie longanime et compatissant. La miséricorde est cette tendresse du cœur, cette sensibilité, cette faculté d’un cœur qui fond, incapable de rester impassible dès qu’il y a détresse, souffrance ou besoin, dès qu’il y a appel.

Si cette parabole du bon Samaritain nous touche, et aujourd’hui particulièrement, elle nous interpelle aussi. En la relisant pour préparer ce que je vais vous dire j’ai, en effet, été frappé par un certain contraste. Cette parabole nous interpelle aujourd’hui par l’opposition entre, d’une part, la dureté de ces serviteurs du Temple et, d’autre part, l’attitude de ce Samaritain, exclu de la communion juive. Combien est éloquente l’opposition entre l’indifférence de ces hommes pieux et la compassion d’un homme souvent méprisé, avec qui on ne pouvait ni manger, ni boire, ni s’asseoir, ni même presque parler.

Et aujourd’hui, Jésus n’hésite pas à évoquer dans cette parabole la dureté du cœur de ceux qui accomplissaient scrupuleusement la Loi, payaient la dîme, offraient des sacrifices pour eux et pour le peuple tout entier. Jésus fustige ici l’insensibilité de ceux qui passaient pour des hommes de bien, de piété et de justice. À tous ces prêtres, lévites, servants du temple, convaincus d’être respectés par le peuple, Jésus reproche publiquement la dureté de leur cœur.

Et, je voudrais particulièrement insister sur le fait que si cette parabole fut rapportée par l’Évangile, ce n’est pas uniquement pour son sens littéral et historique. Il ne s’agit pas seulement de nous rappeler l’urgence et la primauté de la miséricorde sur les préceptes de la Loi juive ; le message de l’Évangile va bien au-delà car si cette parabole nous est transmise et répétée d’âge en âge, à travers tout le temps de l’Église, c’est évidemment parce que c’est l’Église elle-même qui est concernée.

Ne soyons pas dans l’illusion que cette parabole ne viserait que des faits et des personnages anciens, ce récit vient aujourd’hui nous enjoindre à nous interroger sur nous-mêmes.

Qui sommes-nous et où sommes-nous ? Par l’image du prêtre qui descendait de Jérusalem, Jésus interpelle le clergé et les serviteurs de l’Église, tous ceux qui sont appelés à offrir le saint sacrifice au nom du peuple tout entier, tous ceux qui offrent, en concélébration avec le peuple entier, le sacrifice non sanglant, le sacrifice du Christ qui a donné Sa vie pour nous et pour la vie du monde. Et par l’image du lévite qui passa outre, le Seigneur appelle à la prise de conscience tous les chrétiens du monde. Sommes-nous si différents du prêtre qui se détourna et passa de l’autre côté de la route ? Sommes-nous si différents du lévite qui poursuivit son chemin ?

Entre ce Samaritain et ces deux Juifs, le contraste est saisissant, mais comment ne pas y voir aussi un jugement sur toute notre vie d’Église, sur notre piété orthodoxe, sur toute piété chrétienne ? N’y a-t-il pas jugement dans la mesure où notre piété ecclésiale, si indispensable pour nous approcher de l’Église et des sacrements, ne s’accompagne pas toujours de ce souci du prochain ? N’y a-t-il pas jugement dans la mesure où, parfois – et donc trop souvent  ! – la compassion et la miséricorde manquent à notre vie de foi ?
Nous sommes donc jugés car, comme le dit saint Pierre, le Jugement commence par la Maison de Dieu. Et plus nous sommes proches du sanctuaire, plus nous sommes proches du Saint des Saints, plus le jugement s’adresse précisément à nous ; le Seigneur ne nous demandera pas comment nous avons prié ni si nous avons invoqué "Seigneur  ! Seigneur  !" car Il nous avertit "Ceux qui Me disent : "Seigneur, Seigneur  !" n’entreront pas tous dans le royaume des cieux, mais celui-là seul qui fait la volonté de mon Père qui est dans les cieux. ", c’est-à-dire celui-là seul qui obéit à cet appel, celui-là qui se met en quête non seulement de la perfection mais encore de la bonté, de la compassion et de la miséricorde.

Et de l’autre côté du chemin, nous voyons ce Samaritain. Il représente sans doute ces gens, que nous rencontrons parfois dans notre vie, qui sont loin de la foi et du christianisme, loin de l’Église et de la pratique religieuse, mais qui ont en eux une bonté naturelle... D’ailleurs  ! pourquoi parler d’une bonté "naturelle" ? Toute bonté n’est-elle pas naturelle car issue de Dieu et créée dans le cœur de l’homme ? Tertullien, un Père de l’Église qui vécut au second siècle, disait que l’âme humaine est naturellement chrétienne. Mais encore faut-il que cette âme naturellement chrétienne s’éveille en nous, s’anime, s’active et s’épanouisse. Ainsi, il n’est pas rare de voir des gens loin de l’Église qui témoignent de cette bonté naturelle et qui parfois manifestent beaucoup plus activement la bonté de leur cœur que nous autres qui sommes là dans la Maison de Dieu, et qui parfois nous contentons d’être les gérants de cet édifice construit par Dieu.
Eh bien  ! Que cela ne nous éloigne ni de la foi ni de la pratique religieuse  ! Cela doit au contraire nous stimuler, nous encourager et nous rappeler avec fermeté que ce que nous recherchons dans notre vie en Église c’est, avant tout, la vie en Christ dans une relation personnelle avec Lui.

Et lorsque nous nous ouvrons à cette relation, lorsque nous parvenons à vivre cette relation personnelle avec le Seigneur, alors le Seigneur Lui-même par Son Saint-Esprit remplit notre cœur d’oxygène, de feu, dirais-je, Il dilate nos poumons, agrandit nos cœurs et déploie notre esprit, Il transforme notre cœur pour qu’il devienne malléable, ductile, sensible, vibrant… meilleur  ! Mais à quelle fin ? Pour nous doter de quelle disposition nouvelle ?

Que devenons-nous capables de faire alors ? Cette intimité avec le Christ nous rend tout simplement aptes à reconnaître Son image dans notre prochain, elle nous rend sensibles à la Présence du Christ comme il est dit : "Ce que vous aurez fait au plus petit – notez bien : au plus petit  ! – d’entre mes frères vous l’aurez fait à moi-même. "
Le Seigneur opère, comme l’écrit saint Jean Chrysostome, non seulement une identification de Lui-même avec le Pain et le Vin consacrés mais Il opère aussi, dans une autre présence réelle, une seconde et équivalente identification de Lui-même avec le prochain et plus particulièrement avec le pauvre."

Je veux insister sur ce message de la parabole. Cette parabole nous appelle et nous exhorte justement à œuvrer en nous-mêmes, à sculpter notre propre vie, notre présent et notre avenir, à pétrir notre cœur et, en définitive à supplier le Christ "Seigneur, Seigneur  !" de venir en nous pour transformer notre cœur et en faire un cœur miséricordieux.

Un cœur miséricordieux ? Il ne s’agit pas ici de morale. Avoir un cœur miséricordieux ce n’est nullement avoir en tête une longue liste d’obligations morales, il ne s’agit pas de se dire "D’accord, nous devons maintenant faire ceci ou cela, nous devons donner l’aumône, nous devons faire tel acte de piété, etc." Il ne s’agit pas de prescriptions ni même d’actes mais d’une réalité beaucoup plus profonde, il s’agit du cœur lui-même. Ce cœur intérieur, dès sa création, dès notre naissance, est déjà le lieu de Dieu, le lieu profond de l’image de Dieu, certes, d’une image voilée, occultée, obscurcie, ternie mais qui est toujours là, toujours vivante, toujours réelle.
Il nous faut donc faire surgir de nous-mêmes cette image de Dieu gravée en nous ; nous devons la dégager de sa gangue, évacuer les scories, ôter la poussière, écarter tous les obstacles et la libérer de toutes les entraves qui la gardent prisonnière.

Emprisonnée en nous cette image ne peut s’épanouir, et nous sommes donc appelés à une véritable une naissance, une naissance spirituelle qui a été engagée par nous et en nous par le baptême et qui se poursuit toute notre vie. C’est de cette naissance que parle le saint apôtre Paul lorsqu’il dit "Mes petits enfants, pour qui je souffre les douleurs de l’enfantement..." – Il ne craint pas d’employer cette image tout à fait véridique, image vécue non seulement par les femmes qui mettent au monde mais par les maris également – "... pour qui je souffre les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit manifesté en vous. "

Quand le Christ se manifeste en nous, notre cœur devient, dès lors, un cœur vivant, vibrant, sensible et miséricordieux. Et alors, ce cœur de tendresse devient véritablement la résidence, le sanctuaire, le temple du Saint-Esprit. L’image de Dieu jaillit enfin de nous par ce cœur brûlant, rayonnant, irradiant d’amour.

Puissions-nous dans notre vie apprendre cela  !

Aujourd’hui, nous sommes assemblés et, dans l’attente de Noël, nous nous préparons à accueillir le Seigneur Jésus non pas encore dans Sa gloire éternelle ni dans celle de Sa résurrection mais dans l’infinie tendresse et faiblesse d’un tout petit enfant qui n’a pour se protéger que les bras de Sa mère. Puissions-nous demander au Seigneur la grâce de pouvoir, nous aussi, L’accueillir Lui-même, ce petit enfant Jésus, notre Seigneur, dans notre cœur. Dans cette perspective, toute une préparation spirituelle est nécessaire et elle est inséparable du travail de transformation du cœur auquel nous appelle l’Évangile d’aujourd’hui.
Puisse notre cœur devenir, pour le carême de Noël, cette grotte, cette crèche dans laquelle ce petit Enfant pourra être accueilli et où Il pourra y être choyé et adoré.

Que le Seigneur nous bénisse pour tout cela.
Amen

Père Boris


Lc 16,19-31.

Lc 15, 11-32.

Successivement, Mt 5,48 et Lc 6, 36.

1 Pi 4,17.

Mt 7, 21.

Mt 25,40.

Ga 4,19.

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