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Homélie

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Guérison de la fille de la Cananéenne

XXXVIe dimanche après la Pentecôte
Seconde épître aux Corinthiens VI, 16-VII, 1 - évangile selon saint Matthieu XV, 21-28

Homélie prononcée par Père René à la Crypte le 3 octobre 1993La Sainte Trinité

guérisonde la fille de la cananéenneAu Nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Dieu s’est choisi un peuple dans l’histoire  pour que Jésus s’y incarne et s’y manifeste comme le sauveur du monde. Israël devait nous porter le salut du Christ. Jésus est fondamentalement venu vers les brebis d’Israël, mais par une incompréhension tragique, le peuple élu devait rejeter le Christ.

"Jérusalem, Jérusalem, s’écrie Jésus, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants à la manière dont une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, mais vous n’avez pas voulu".

Jusqu’à sa mort au Golgotha, la prédication de Jésus s’adresse au peuple élu. Les païens n’étaient pas encore appelés à un accès immédiat au salut. Pourtant Jésus a su aussi leur manifester sa compassion, annonçant leur participation, par la foi, au salut et à la vie éternelle après sa mort et sa Résurrection.

Ainsi cette Phénicienne, cette Cananéenne va-t-elle faire l’expérience de l’infinie compassion de Jésus. Jésus sort de Galilée vers son pays de Tyr et de Sidon, vieux pays païen. Et de même, la femme sort de son territoire vers Jésus. Il n’y a pas de hasard dans la vie de Jésus, pas de hasard non plus dans la nôtre. Mais il y a cette sortie simultanée de Dieu vers l’homme et de l’homme vers Dieu. Jésus n’est-Il pas sorti du Père pour venir sauver le monde ? Et l’homme à son tour ne cherche-t-il pas à sortir de lui-même pour reconnaître Jésus comme Sauveur ? Dès son Incarnation, et par son Incarnation même, Jésus est venu pour nous rencontrer, cette Sainte Rencontre qui s’inaugure dans les bras du prophète Syméon pour s’achever tragiquement dans le sang de la Croix. La Croix où Jésus sera seul à représenter notre humanité face à l’amour du Père ; rencontre de l’amour crucifié du Fils avec l’amour crucifiant du Père, comme il a été dit. Entre Dieu et nous, il y a une tension constante, croissante même, qui ne se dénoue que dans la rencontre. Là, éclatent tout à la fois l’amour pour nous du Père en Jésus-Christ et la quête de l’homme vers Dieu dans la foi. Nous ne sommes donc jamais seuls. Dieu est toujours Celui qui nous précède, qui vient vers nous, en Jésus-Christ, par amour. Israël était mû par l’attente et l’espérance de la promesse, comme en atteste la lignée innombrable de ses témoins et de ses prophètes. Mais parmi le monde païen, l’angoisse devant l’indicible et l’incompréhensible, l’aspiration à une vie autre, pacifiée et lumineuse, suscitaient également la recherche et un appel vers le divin.

L’impression donnée pourtant par le récit présent est celui d’une réticence, voire le refus de Jésus face à la Cananéenne. Impression trompeuse ! L’attitude de Jésus oblige la femme à entrer toujours plus avant dans la rencontre. Jésus fera de même avec la Samaritaine. Son discours oblige l’une et l’autre à se révéler à elles-mêmes. Même si le jeu de Jésus s’apparente à une lutte.

Ce n’est pas la première fois que Dieu oblige l’homme à lutter avec Lui. Il l’avait fait bien avant, en ce pays de Canaan précisément, avec Jacob son élu. Si Dieu s’est laissé vaincre par Jacob, c’est pour lui signifier que le don de Canaan, la terre promise, lui était acquis. Pour pénétrer dans la terre promise, il faut lutter non seulement avec Dieu, mais avec soi-même. Ou plutôt en luttant contre Dieu nous sommes appelés à nous surmonter nous-mêmes. C’est le combat de la foi, incessant, qui fait pénétrer dans la seule et véritable terre promise. Si le combat de Jacob et celui de la Cananéenne montrent une certaine similitude, il y a entre les deux un véritable renversement. Dans le premier, Dieu offre à Jacob en dotation le pays de Canaan. Dans le second c’est Canaan, à travers la Syro-phénicienne, qui arrache son salut à Jésus. Parce que Jésus l’a voulu ainsi.

Jésus se laisse vaincre par la foi de la femme : "Ô femme, ta foi est grande !". De la même façon Jésus avait admiré la foi du centurion, cet autre païen. Il l’avait donnée en exemple à Israël. Il avait prédit à travers elle la venue des nations à la table d’Abraham. Il n’est pas exclu que Jésus ait voulu aussi montrer en exemple la foi de la Cananéenne à ses disciples. Ceux-ci se seraient volontiers débarrassés d’elle. Ils auraient voulu que Jésus la chasse, ou qu’Il l’exauce pour ne plus entendre ses cris. N’est-ce pas trop souvent notre façon de voir les problèmes d’autrui, de les ignorer ou de les éluder pour éviter d’y porter notre attention ?

C’est donc à une exigence de foi que Jésus appelle. L’exigence pour la Cananéenne a été de reconnaître la primauté d’Israël dans le salut. La foi pour nous est aujourd’hui de reconnaître en Jésus le Fils de Dieu envoyé dans le monde pour sauver tous les hommes. Jésus est ainsi le chef de notre foi. Il la mène, dit saint Paul, à la perfection, parce que Lui-même, au lieu de la joie qui Lui était proposée, a mené un combat, a enduré une Croix dont Il méprisait l’infamie. Jésus nous appelle à participer à son exemple : Il s’est livré par amour du Père, Il a accompli toute l’œuvre que Lui demandait le Père. Mais Il a abandonné au Père l’heure de sa Passion et Il s’est remis à chaque instant entre ses mains.

Ainsi notre foi doit-elle être tout à la fois combative et emplie d’humilité. La Cananéenne l’a bien compris, qui ne cessait de crier pour sauver sa fille, mais qui n’a pas hésité à proclamer sa bassesse et son indignité. La Cananéenne ne se prévalait de rien. Elle savait que Jésus ne se devait qu’aux siens. Pourtant elle a eu le courage de l’affronter pour sauver sa fille. Elle pressentait qu’en Jésus, Dieu n’agit que par amour et que cet amour est sans limite.

Cette double leçon de courage et d’humilité doit nous arracher à notre existence ancienne et nous transporter dans l’existence nouvelle en adhérant par la foi à la personne du Christ. La foi est l’origine, la source et la dispensatrice d’une vie nouvelle en Christ. À condition d’être un combat, une perpétuelle marche en avant, une lutte contre les forces du mal – le plus souvent de nous-mêmes contre nous-mêmes. Ainsi, dit saint Paul, la justice se révèle de la foi pour aller à la foi, ainsi qu’il est écrit : "le Juste vivra par la foi".

 Amen

Père René