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Saint GeorgesLe Combat spirituel pour la paix de l’âme

Homélie prononcée par le Hiéromoine Macaire à Tripoli du Liban le 27 mai 2012

Pourquoi un moine s’adresse-t-il à vous ?

Il fut une époque, et elle n’est pas si lointaine, où l’on pensait que le monachisme était devenu inutile dans l’Église, qu’il correspondait à époque révolue et qu’il fallait penser à d’autres formes de consécration à Dieu. Les gens qui pensaient ainsi ignoraient que la vie monastique en son fondement n’est rien d’autre qu’une vocation apostolique. Le moine est un apôtre, dans le sens où il a su répondre sans compromis à l’appel du Christ (Mc 16, 17), et il porte témoignage au monde, par sa vie et non par des paroles, que les promesses de l'Évangile sont réalisables, dès maintenant, dans quelque condition que nous nous trouvions, et que le Royaume des cieux, inauguré par la venue du Christ, est accessible.

Hieromoine MacaireEn même temps, le moine est une figure prophétique, sa vie est une contestation d’un christianisme conventionnel, qui souhaite s’adapter aux conditions de ce monde encore marqué par la mort, et il rappelle au peuple les droits et les exigences de Dieu, comme le faisaient les anciens prophètes d’Israël et saint Jean le Précurseur.

Contrairement à ce que l’on pense souvent, le but des moines n’est pas de s’isoler du monde et de la société, mais de devenir des êtres de communion, avec Dieu et par là avec les autres hommes, par le moyen de la prière. Il suffit d’ailleurs de visiter un monastère, pour constater combien la vie fraternelle y est intense. Une communauté monastique est une famille spirituelle, une Église en miniature où l’on peut faire l’expérience, jour après jour, de cette communion en Christ.

Loin de se désintéresser de la vie de l’Église, les moines ont toujours été, depuis plus de 1 600 ans, les principaux responsables des missions et de l’évangélisation dans tous les pays chrétiens, en Orient comme en Occident. Et particulièrement, la Sainte Montagne, que l’on considère comme le lieu de retraite et de silence par excellence, a été, depuis sa fondation au Xe siècle, la source principale d’évangélisation des pays slaves – les Balkans et la Russie – et une source de renouvellement et de vie spirituelle pour tous les pays orthodoxes. Il convient donc de se débarrasser des préjugés selon lesquels les moines seraient des êtres asociaux qui se désintéressent de la vie de l’Église pour rechercher leur salut de manière individualiste.

Les moines de l’Athos et de partout ne sont que des chrétiens qui ont été touchés par l’amour du Christ et ont décidé de le suivre, comme les Apôtres, en abandonnant derrière eux tout ce qui les retenaient dans le monde. Et ils incitent de ce fait les autres chrétiens à se remettre en cause et à réaliser à quelle vocation nous avons été appelée. Ils sont "le sel de la terre", grâce auquel elle peut porter des fruits de vie éternelle.

But de la Vie spirituelle : l’acquisition du Saint-Esprit

Les paroles du Christ répétées à plusieurs reprises dans l’Évangile sont claires : "Si quelqu’un veut venir à ma suite qu’il se renie lui-même, qu’il se charge de sa croix et qu’il me suive" (Mt 16,24). Être chrétien, c’est répondre à un appel du Sauveur et renoncer à tout et à soi-même pour le suivre partout où Il va, jusque dans sa mort qui est gage de la Résurrection. Si nous avons été baptisés dans le Christ, en étant plongés dans les eaux vivifiantes à l’imitation de sa descente dans la mort, pour participer à sa résurrection, c’est toute notre vie qui doit être une "vie en Christ".

Le christianisme n’est pas une "spiritualité" – mot qui est si à la mode aujourd’hui – au sens d’une sagesse obtenue au moyen d’efforts humains, mais il est l’irruption en nous du Saint-Esprit, qui a été envoyé par le Christ, remonté au Ciel pour siéger corporellement à la droite du Père, et qu’il a déversé sur l’Église, afin d’en faire son Corps mystique. L’Église n’est pas non plus une organisation humaine, ni même une "religion", mais elle est une "société (communion) de déification" (S Grégoire Palamas). Elle est le Royaume des cieux déjà présent parmi nous, mais qu’il nous reste à cultiver pour en goûter tous les fruits.

Le but de la vie chrétienne, enseignait, saint Séraphim de Sarov, c’est l’acquisition du Saint-Esprit, et rien de moins. Autrement dit, c’est de communier à la vie même de Dieu.

Il n’y a pas deux voies pour le chrétien : l’une qui viserait à s’assurer simplement le salut de l’âme après la mort, et une autre voie qui conduirait un petit nombre vers la perfection, enseignée par l’Évangile. C’est tout chrétien qui est appelé à rechercher la perfection . On ne peut donc pas faire de distinction entre "salut" et "perfection morale", ou vie dans l’Église et participation à la vie divine, la "déification".

Le salut consiste à suivre le Christ , et à œuvrer pour faire croître le germe de vie divine qui a été déposé en nous le jour de notre Baptême. Être chrétien, disait saint Jean Chrysostome, c’est "agir et décider en tout dans la pensée que le Christ est partout avec nous" .

Moines et Laïcs : une même spiritualité.

Il n’est donc pas possible de distinguer une vie chrétienne qui serait réservée aux moines ou aux prêtres, d’une autre vie mitigée qui suffirait aux fidèles engagés dans les obligations de la vie séculière. Tous sont appelés à la perfection. On ne peut être chrétien "à mi-temps" assurait S Jean Chrysostome .

Et il disait en outre : "Il y aurait de ta part une énorme illusion à croire que séculiers et moines n’aient pas des devoirs identiques, car tout en différant entre eux par le fait d’être ou non mariés, pour le reste ils ont absolument les mêmes comptes à rendre… Le Seigneur ne mentionne ni séculier ni moine, cette distinction est un produit de l’esprit humain et les Écritures l’ignorent totalement, elles qui veulent que tous les hommes, même mariés, vivent la vie des moines" .

Si la plupart des textes spirituels orthodoxes ont été écrits par et pour des moines à l’origine, c’est parce que la vie spirituelle menée par les moines reste une référence pour tout chrétien. Il s’agit simplement de la vie chrétienne et évangélique, menée dans toute son exigence, et non de la profession monastique au sens étroit.

Cette vie qui s’ouvre devant nous est une réponse au don de Dieu, une réponse que nous ne pouvons exprimer qu’au prix d’efforts laborieux, qui expriment notre désir de Dieu et qui donnent en cela toute sa valeur à notre liberté, laquelle est l’image de Dieu en nous.

Le Christ a dit : "Je suis venu jeter un feu sur la terre" (Lc 12, 49), et Il ajoute aussitôt : "et comme je voudrais qu’il soit déjà allumé", en entendant par là que le Saint-Esprit anime en vos âmes ce désir insatiable du Royaume éternel.

Mystère du salut : Victoire du Christ

Le Fils de Dieu a accepté de revêtir et de prendre sur Lui la nature humaine, et c’est en tant qu’homme qu’Il a mené le combat et nous a acquis la victoire définitive sur le grand ennemi de l’homme : la mort. Il lui aurait certes été possible de nous délivrer par un acte de toute puissance, mais il a préféré condescendre à notre faiblesse, devenir homme comme nous et se vêtir de notre humanité mortelle, sans pour autant commettre aucun péché, pour devenir un modèle à imiter. Cette œuvre de Salut a souvent été présentée comme un combat du Dieu-homme contre Satan, combat qui débute par les tentations au désert (Mt 4, 1-11), avant de commencer sa prédication, et qui culmine dans le mystère de sa mort sur la Croix, par laquelle il "met à mort celui qui nous avait mis à mort" . L’icône de la Résurrection – qui est en fait icône de la descente aux enfers – nous montre le Christ brisant les portes de l’enfer et écrasant le Diable au moyen de la Croix, pour en tirer avec force Adam et Ève et les faire ainsi sortir du domaine de la mort, pour les ramener à la vie. C’est là tout le sens de cette période pascale, pendant laquelle nous célébrons la victoire du Christ sur la mort, et où les chrétiens sont appelés à se saluer mutuellement par ce cri de victoire : "Le Christ est ressuscité !" La joie pascale devrait être l’attitude permanente de tous les fidèles, et tous les jours devraient être pour nous des dimanches. Il n’y a pas de plus grande calomnie et de contre-témoignage contre le christianisme que de voir des chrétiens tristes et mornes, ou angoissés par la perspective de la mort. Alors que saint Paul nous exhorte à témoigner de cette joie en tout temps : "Où est-elle, ô mort, ta victoire ? Où est-il, ô mort, ton aiguillon ? Grâces soient à Dieu, qui nous donne la victoire par notre Seigneur Jésus Christ !" (1 Cor. 15, 57).

Si le Seigneur a souffert pour nous sa Passion, c’est pour "nous laisser un modèle, afin que nous suivions ses traces" (I Pierre 2, 21). Et s’il a remporté pour nous cette victoire en ressuscitant du tombeau, c’est pour nous frayer le chemin de la victoire .

Il nous a tous appelés à la perfection, en nous laissant le choix des modalités de vie : le mariage ou la virginité consacrée, mais avec la même exigence de "renoncement" au monde des passions, à ce que la Sainte Écriture appelle le "vieil homme". C’est à ce renoncement que nous nous sommes engagés avant de plonger dans les eaux du Baptême, lorsque le prêtre nous a demandé – ou à notre parrain si nous étions enfants – : "Renonces-tu à Satan, à toutes ses œuvres, à tous ses anges, à tout son culte et à toutes ses pompes ?" "J’y renonce" répond le néophyte. Après cet engagement, on oint d’huile le catéchumène, comme on le faisait dans l’Antiquité pour les athlètes qui se préparaient à combattre dans l’amphithéâtre, avant de le plonger à trois reprises dans l’eau, à l’imitation des trois jours du Seigneur au tombeau. Et il en remonte, participant à sa Résurrection. Il est devenu un homme nouveau, qui a revêtu le Christ (Gal 3, 27) et qui est appelé à vivre désormais en tout selon le Christ, "dans le Christ", à avoir en toutes circonstances les "pensées du Christ".

Par le sacrement du Baptême nous participons sans effort à la victoire du Seigneur, mais il nous reste à modeler tout le reste de notre vie sur l’exemple du "premier lutteur" et à mettre en pratique ces promesses que nous avons faites avant de plonger dans les eaux de la régénération.

Comme notre nature a été renouvelée par la résurrection du Seigneur, après notre Baptême l’image de Dieu en nous se trouve rétablie dans son dynamisme, dans son élan vers la "ressemblance". Mais il ne s’agit encore que d’un germe de vie divine, que nous devons cultiver pour faire croître ce don de la grâce jusqu’à sa maturité. Une coopération constante avec la grâce est nécessaire pour parvenir à la participation plénière au "mystère du Christ", coopération qui suppose efforts et combat contre les tendances du "vieil homme" qui demeure en nous, contre les attraits du "monde" et de la "chair" suscités par Satan, qui rage de s’être vu déloger de notre cœur. Sans nous, Dieu ne peut rien accomplir.

Nos ennemis : la "chair" et le "monde"

Lorsque l’Écriture sainte nous parle du "monde", ou de la "chair", elle n’entend par là ni la création matérielle, ni le corps, comme on le comprend souvent en considérant le christianisme comme opposé au corps et au monde sensible. Ces termes bibliques désignent ce qui en nous n’est pas encore conquis par la victoire du Christ, les tendances à retourner à notre état antérieur, de séparation et de révolte contre Dieu, qui était la cause de la mort et de la corruption. La "chair" est ce qui nous isole, ce qui nous prive de la communion avec l’"esprit", le souffle, la vie de Dieu qui vient nous donner la vraie vie.

C’est ainsi que saint Paul comprenait les "œuvres de la chair", dans lesquelles il incluait non seulement les péchés corporels : "Fornication, débauche, idolâtrie, magie…", mais aussi toutes les tendances égoïstes : "discordes, haine, jalousie, emportements, disputes, dissensions, sentiments d’envie…" (Gal 5, 19). On pourrait ajouter à cette liste les attraits artificiels du monde contemporain, la culture du plaisir, de la cupidité, de la rivalité, et encore la paresse, l’insensibilité spirituelle (acédie), la confusion de l’esprit et de nos capacités de jugement et de choix, due au relativisme ambiant, l’anxiété, la fatigue nerveuse, les imaginations suscitées par la saturation d’images et d’informations de cette civilisation "virtuelle" dans laquelle nous sommes de plus en plus plongés, et encore la recherche égoïste des satisfactions, la gourmandise du ventre, mais aussi des yeux, ou la recherche du succès et de l’admiration des autres.

Innombrables sont donc les œuvres de la "chair". Elles s’identifient au "vieil homme" qui réapparaît en nous chaque fois que nous mettons en avant notre moi. On peut être sûr que chaque fois que nous disons : "Moi, je pense que", cela signifie pour nous le début de l’échec spirituel, de la séparation d’avec Dieu et d’avec les autres hommes. Il nous faudra alors de nouveaux efforts, pour comprendre que c’est quand nous laissons la priorité à l’autre – qu’il soit notre prochain mais aussi l’Autre qui est Dieu et sa volonté – que nous pourrons vivre selon "l’homme nouveau", c’est-à-dire selon le Christ qui vit en nous.

Et ce qui s’oppose à la "chair", c’est la voix de l’Esprit Saint en nous, qui nous suggère délicatement de ne pas juger, de ne pas penser toujours en fonction de nos goûts, de nos préférences, de nos envies, et d’être avant tout attentifs aux autres, de préférer leur intérêt, de préférer leurs désirs aux nôtres. Et essentiellement, à travers cela, de préférer la volonté de Dieu à la nôtre : "Non pas ma volonté, mais la tienne".

En général, nous pensons trouver le repos dans notre volonté propre, dans la satisfaction de nos désirs, dans cet égoïsme, qui est la loi de la cité terrestre, de la "chair", mais c’est une illusion. Nous ne pouvons trouver le véritable repos que dans le Christ, la communion à sa volonté et dans cette ouverture, cette transparence de tout notre être aux autres, qui est produite en nous par l’action de l’Esprit.

Outre le Diable et le "monde", notre plus grand ennemi est donc notre propre "moi", cet égoïsme que les saints Pères nomment la "philautie" ou l’amour de soi, qui est la source de tous nos problèmes.

Prendre sa croix pour suivre le Christ.

Nous sommes invités à déclarer une "guerre spirituelle" contre Satan et ses suppôts, en prenant notre croix tous les jours.

Saint Justin (Popovitch) de Tchélié disait à ce propos : Être chrétien "C’est aller à la suite du Dieu-Homme et faire sien son labeur, par le renoncement à soi, en se chargeant de la croix… Se crucifier signifie ne pas penser comme les hommes, ne pas considérer l’homme comme le critère suprême de la vérité, renoncer à l’égoïsme, à l’autosuffisance, à tout ce que le vieil homme en nous considère avantageux pour s’édifier indépendamment de Dieu, en vue de se revêtir du Seigneur Jésus-Christ le Dieu-Homme – qui est "le critère ultime de la vérité" – de sorte que toutes nos pensées et nos actions deviennent ainsi divino-humaines, divinisées par la présence du Sauveur."

Violence évangélique

Ce combat spirituel est aussi identifié par les saints Pères au "repentir" ("métanoia"), qui consiste non seulement dans la "pénitence", le regret de nos péché et la décision de ne plus les commettre, mais plutôt dans le changement de manière de vivre et de penser. C’est la réponse à l’invitation du saint Précurseur et du Seigneur lui-même : "Repentez-vous" pour être capable de recevoir l’Évangile du Salut, et d’entrer dans le Royaume de Dieu.

À cette exhortation au repentir, le Seigneur ajoutait : "Le Royaume de Dieu souffre violence, et ce sont les violents qui s’en emparent" (Mt 11, 12). Et les saints Pères précisaient que la vie du chrétien est une "violence continuelle faite à la nature" . Qui sont donc ces violents ? Le christianisme encouragerait-il la violence, alors qu’il enseigne par ailleurs que les doux et les pauvres en esprit hériteront de la Terre ? (Mt 5, 5). Cette violence est dirigée non contre les autres hommes, ni contre la création matérielle, mais contre la pesanteur qui demeure encore en nous, et contre les attraits trompeurs du monde qui ne cessent de nous porter à retourner à la vie selon le "vieil homme".

Saint Macaire d’Égypte a très bien décrit cette violence évangélique, en résumant tout notre exposé :

"Lorsque quelqu’un s’approche du Seigneur, pour être digne de la vie éternelle, devenir la demeure du Christ et être rempli du Saint-Esprit, il faut d’abord qu’il se fasse violence pour accomplir le bien, même si son cœur ne le veut pas, attendant toujours sa miséricorde avec une foi inébranlable ; qu’il se fasse violence pour aimer sans avoir d’amour, qu’il se fasse violence pour être doux sans avoir de douceur, qu’il se fasse violence pour être compatissant et avoir un cœur miséricordieux, qu’il se fasse violence pour supporter le mépris, pour rester patient quand il est méprisé, pour ne pas s’indigner quand il est tenu pour rien ou déshonoré. …de même doit-il aussi se faire violence pour acquérir la confiance, l’humilité, la charité, la douceur, la loyauté et la simplicité, ainsi qu’une parfaite patience et longanimité dans la joie (Col. 1, 11), comme il est écrit. On doit de même se faire encore violence pour s’estimer peu de chose et se tenir pour le plus pauvre et le dernier ; pour ne pas parler de choses inutiles, pour méditer sans cesse les choses de Dieu et en parler à la fois avec la bouche et le cœur, enfin, pour ne pas s’irriter et crier, selon ce qui est écrit : Que toute aigreur, irritation, colère et cris soient bannis d’au milieu de vous, ainsi que toute méchanceté (Eph., 4,31). Il en est de même pour tous les comportements selon le Seigneur, pour tout exercice des vertus, pour toute bonne manière de vivre, pour toute humble douceur, pour ce qui est de ne pas s’élever ni s’exalter dans ses pensées, ni s’enfler d’orgueil, ni parler contre quelqu’un…"

Un combat rendu aisé par l’amour de Dieu

Ce combat sans merci contre le "vieil homme" doit être envisagé moins sous un aspect guerrier et sanglant, que comme un exercice sportif destiné à nous aguerrir, à nous faire croître dans le Christ pour nous faire parvenir à la plénitude de "l’homme nouveau". Il faut bien garder à l’esprit qu’"ascèse" signifie "exercice" et non "mortification", comme le pensent souvent les occidentaux marqués par une spiritualité doloriste.

Il ne s’agit pas d’un labeur pénible et inaccessible à ceux qui n’ont pas tout consacré à Dieu. Si le Seigneur disait à ses disciples : "Mon joug est aisé et mon fardeau léger" (Mt 11, 29), c’est parce qu’il a déjà remporté pour nous la victoire, et ce qui nous reste à faire consiste simplement de nous insérer dans ce mystère de Salut. Le principe fondamental du combat est de croire que nous avons déjà gagné, car ce combat est mené par le Saint-Esprit en nous. Il suffit de nous ouvrir à son action.

On n’évitera de retomber dans le péché, dans la séparation d’avec Dieu, non en craignant les tentations qui surviennent inévitablement dans notre vie, mais dans la mesure où le désir de Dieu remplira notre cœur et lui fera simplement oublier les attraits du monde et des passions.

Saint Macaire nous enseigne encore : "Dans ce qu’on aime, on trouve un secours ou un poids qui nous entraîne. Aime-t-on le Seigneur et ses commandements, tous les préceptes du Seigneur deviennent alors faciles à observer. L’amour du Seigneur, comme un poids, entraîne vers le bien, il rend aisé et léger tout combat et toute tribulation" .

En éveillant dans notre cœur un attrait pour Dieu et pour les vertus évangéliques, l’Esprit Saint nous donne la force de triompher de l’attrait adverse du péché et d’observer "sans peine ni difficulté tous les préceptes du Seigneur", que nous étions auparavant incapables d’observer, fût-ce en nous faisant violence .

Ainsi instruits par les saints, il nous faut donc envisager le combat qui se présente à nous avec optimisme et espérance, on pourrait dire même avec impatience de pouvoir être éprouvés, afin de montrer au Seigneur que nous l’aimons de tout notre cœur.

Les saints : modèles de "violence évangélique"

C’est ce désir qui animait les saints martyrs, tel saint Ignace d’Antioche qui écrivait aux chrétiens de Rome de ne pas essayer de le délivrer et de le laisser être dévoré par les bêtes dans l’amphithéâtre :

"Pardonnez-moi, Frères, ne m’empêchez pas de vivre, ne veuillez pas que je meure. Permettez-moi d’être un imitateur de la passion de mon Dieu… Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je serai moulu par la dent des bêtes, pour être trouvé un pur pain du Christ" .

Et après les persécutions, ceux qui étaient dévorés par le désir de "compléter en leur corps la passion du Christ" (Col 1, 24) se retirèrent dans les déserts, les antres de la terre, les forêt inaccessibles ou montèrent sur des colonnes, afin d’y trouver la solitude favorable à la prière et affronter en corps à corps les démons jaloux.

Ce ne sont seulement les saints de jadis qui ont fait preuve d’un tel amour de Dieu, mais aujourd’hui encore il existe de tels hommes qui se sont fait violence pour acquérir la douceur et la paix du Christ, et par la grâce du Saint-Esprit, ils la répandent autour d’eux. Ce sont de tels hommes qui sont à l’origine du renouveau spirituel de la Sainte Montagne ces dernières années, notamment le Père Joseph l’Hésychaste, ce lutteur implacable, ou le Père Païssios, et quantité d’autres moines simples et discrets, qui vivaient aussi bien dans les monastères que dans les skites ou les ermitages. C’est seulement maintenant, après cinquante ans ou plus, qu’on découvre leurs biographies et on peut admirer leurs exploits ascétiques de renoncement et de persévérance. Les conditions de vie étaient alors d’une grande rigueur, au Mont Athos comme partout, mais ces hommes rajoutaient un surcroît de privation et de combat, ils refusaient toutes consolation corporelle, dormaient sur la dure, mangeaient du pain avarié, préféreraient porter sur leur dos des charges sur des chemins de montagne que d’utiliser des mulets, tout cela pour montrer au Christ leur amour.

C’est cette disposition au labeur et à la privation volontaire qui manque le plus à notre génération, habituée au confort et aux solutions de facilité. Mais dans ces nouvelles conditions de vie qui sont les nôtres, tout acte de renoncement volontaire sera compté par Dieu comme l’offrande de notre sang.

Chaque période de l’histoire de l’Église a ses propres formes d’ascèse, ce qui compte c’est la générosité avec laquelle on offre à Dieu ses efforts comme témoignages de notre amour. En suivant aujourd’hui les traces de ces lutteurs spirituels, poussé vers ce combat contre le "vieil homme" par un même élan d’amour du Christ Sauveur, tout fidèle devrait pouvoir s’écrier avec saint Paul et tous ces saints Pères : "Je suis crucifié avec le Christ ; et ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ qui vit en moi." (Gal. 2, 20).

Oui, il s’agit d’une folie pour le monde, ou pour les bien pensants, mais c’est une folie qui est le don de la vie divine en moi. "Que nul ne se dupe lui-même ! Si quelqu’un parmi vous croit être sage à la façon de ce monde, qu’il se fasse fou pour devenir sage. Nous sommes fous, nous, à cause du Christ" (I Cor. 3, 19).

S’engager dans ce combat contre les ennemis invisibles est la conséquence naturelle du feu de la foi qui brûle en notre âme, à condition qu’il ne se trouve pas couvert par les soucis et les vaines préocupations de ce monde. La foi nous procure en même temps et le désir de Dieu, et la confiance qu’il viendra à notre secours, que ce ne sera pas avec nos propres forces que nous lutterons, mais avec la puisance de sa croix. Il nous faut donc audace et courage pour entreprendre ce combat, et persévérance pour le poursuivre jusqu’au bout .

Les saints Pères considèrent en effet qu’un homme lâche dans le combat spirituel est un homme qui souffre de deux maladies : l’amour du corps et le manque de foi. Car l’amour du corps est un signe de manque de foi. Tandis que celui qui méprise le confort corporel montre qu’il croit en Dieu de toute son âme et qu’il attend le siècle à venir.

Ce courage, le Père Païssios l’Athonite, le nommait "philotimo", un mot grec intraduisible qui signifie à la fois générosité, vaillance, courage, et désir désintéressé du bien.

Combat comme membres de l’Église

Engageant ce combat par désir de Dieu, nous aurons d’autant plus de courage que nous serons assurés que ce n’est pas seuls que nous le menons, mais en tant que membres du Corps du Christ, de l’Église.

Le combat, avons nous dit, n’est que le développement en nous de la grâce du Baptême. Par conséquent, ce sont tous les autres sacrements et toutes les saintes vertus évangéliques qui nous servirons de provisions pour le combat et qui feront grandir le Christ en nous. Sans cette insertion organique dans la vie du Corps du Christ, qui nous permet de participer, en tant que membres, à la croissance de l’ensemble, nous tomberions rapidement victimes de l’illusion de nous être confiés en nos propres forces. C’est en cela que l’ascèse chrétienne n’a rien à voir avec les formes orientales de l’ascèse, qui peuvent avoir des similitudes extérieures, mais qui répondent à de tout autres principes.

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Aperçu sur les étapes du combat :

Mais, nous avons assez parlé des principes théoriques du combat spirituel, au risque de rester dans des généralités. Voyons maintenant quelles seront les étapes et les formes concrètes de cette lutte, pour ceux qui vivent dans le monde.

Nous avons vu que, pour tout chrétien, les principes sont les mêmes : tous nous sommes appelés à renoncer au "monde", au sens où l’entend l’Écriture. Tous nous sommes appelés au "repentir", qui signifie changement de manière d’organiser notre existence pour suivre la volonté de Dieu, qui s’exprime par les commandements du Christ.

"Si vous m’aimez, vous garderez mes commandements" (Jn 14, 4). Observer les commandements ne consiste pas à suivre des règles juridiques et disciplinaires, car les commandements du Christ ne consistent pas en interdictions, comme ceux de l’Ancienne Alliance, mais ils sont des projections de la vie même de Dieu en notre existence. Ils ont un caractère dynamique et maximaliste, comme par exemple : "Aimez vos ennemis, priez pour vos persécuteurs, afin de devenir fils de votre Père qui est dans les cieux" (Mt 5, 43). Lorsque les saints Pères parlent de l’observance des commandements, ils entendent donc l’ensemble de la vie ascétique. Cette vie ascétique ne se limite pas aux formes habituelles, qui sont favorisées par les conditions de vie des moines, telles les jeûnes, les veilles, les prières prolongées dans l’église, les prosternations, etc. Elle pourra tout à fait s’épanouir dans le cadre de la vie séculière, dans la mesure où elle consiste surtout en un combat contre les mauvaises habitudes qui sont devenues en nous comme une "seconde nature".

Le renoncement à l’égoïsme

Outre le renoncement aux valeurs de ce "monde", le premier combat qui se présente devant nous, et probablement le plus ardu, consiste à lutter pour nous dépouiller de notre suffisance, de cet amour de soi ("philautie"), qui nous fait préférer nos goûts et notre confort au détriment des autres. Il faudrait parler longuement des formes multiples que peut prendre cet égoïsme dans mille petites habitudes, que nous avons prises et qui semblent anodines, mais qui visent toutes à l’affirmation de soi.

Une des premières manifestations de cet égoïsme consiste à accumuler des objets sans nécessité. La société actuelle n’est pas seulement une société de consommation, elle est plutôt devenue une "société de convoitise", qui entretient des désirs artificiels toujours croissants qui deviennent pour nous une raison de vivre. C’est ainsi qu’on pouvait lire récemment cette publicité : "J’achète donc je suis". Un premier combat consistera pour nous à nous débarrasser des objets inutiles qui encombrent notre existence, pour se contenter seulement de ce qui est nécessaire. L’avidité ne consiste pas seulement à vouloir accumuler des objets, mais aussi à rechercher avant tout son confort ou à ne pas vouloir être en retard sur la mode. L’ambition et la course après les honneurs, la tendance à vouloir parler à tout propos pour donner son avis, la curiosité malsaine qui nous pousse à vouloir être informés de tout ce qui se passe pour se mettre en valeur, toutes ces habitudes sont aussi des formes de l’avidité.

Outre la sobriété dans l’usage des objets, une méthode efficace pour commencer consistera à ne pas nous confier en nos propres forces, en nos connaissances, à notre expérience, mais à se considérer comme des commençants et à ne pas hésiter à prendre conseil en toute chose, même auprès de plus jeunes que nous.

Nous pourrons aussi montrer notre désir de lutter contre cette tendance égoïste en acceptant les contrariétés provoquées par les autres, que ce soit dans notre travail ou dans notre famille.

Un troisième combat consistera à ne pas attribuer à nous-mêmes nos bonnes actions, ni se désespérer de nos chutes, car ces tendances révèlent l’une et l’autre un égoïsme qui se camoufle sous les formes de paroles humbles et dévotes. L’humble n’est pas celui qui prononce des paroles humbles, mais celui qui sait ne pas se faire remarquer, écrit un auteur spirituel contemporain (Tito Colliander).

Les petites choses qui plaisent à Dieu.

Au lieu de prendre de grandes résolutions, que nous ne pourrons jamais tenir et qui peuvent nous conduire à nous décourager, il sera préférable de commencer par les petites choses qui nous permettrons d’éprouver notre combativité : Nous répondrons ainsi à la parole du Seigneur : "Celui qui est fidèle pour de très petites choses est fidèle aussi pour beaucoup, et qui est malhonnête pour très peu est malhonnête aussi pour beaucoup" (Lc 16,10) .

Il nous suffira, par exemple, d’observer quels sont les mouvements de contrariété ou de révolte qui sont suscités en nous quand une circonstance quelconque vient troubler les petites habitudes auxquelles nous tenons si fort. Nous remarquerons bien vite que ces mauvaises habitudes sont innombrables. Bon nombre d’entre-elles étaient autrefois corrigées, ou au moins retenues, par l’éducation traditionnelle et la politesse – ce qu’on appelait les bonnes mœurs – ; mais dans un monde qui, perdant ses racines chrétiennes, devient par là grossier et vulgaire, il est devenu nécessaire de lutter pour surmonter l’habitude de vouloir imposer nos propres goûts, pour renoncer au désir de nous mettre en valeur, de nous approprier, non seulement des biens pour notre satisfaction personnelle, mais aussi l’estime et la considération des autres.

Lutte pour l’amour du prochain

Notre lutte ascétique contre l’égoïsme sera donc principalement une découverte que les hommes qui nous côtoient dans la vie quotidienne ne sont ni nos ennemis, ni nos rivaux, ni nos esclaves, mais notre "prochain". Ce terme a été forgé par le Nouveau Testament, et il signifie que je dois regarder les autres hommes comme des "images de Dieu" qui ne s’opposent pas à mes intérêts, mais au contraire nous révèlent le mystère de la présence du Christ, qui est devenu notre "prochain" par excellence.

On parle trop souvent à la légère d’amour du prochain, en entendant par là une vague philanthropie, qui se manifeste tout au plus par des aumônes ou des "œuvres" de charité qui ont souvent pour but de nous donner bonne conscience, alors que dans la vie quotidienne nous continuons à prononcer des paroles dures, à critiquer, à être indifférents envers ceux que nous côtoyons.

Avant de parvenir au véritable amour du prochain, qui consiste à "offrir sa vie pour ses amis" (Jn 15, 13), à l’imitation du Sauveur, il nous faudra faire de nombreux efforts pour pouvoir accepter l’autre dans sa différence. Accepter l’autre signifie que je dois me forcer à ne pas le juger, à ne pas vouloir le corriger constamment pour le soumettre à mes propres critères et préférences, et à l’accepter tel qu’il est.

Une telle attitude pourra peut-être paraître scandaleuse à certains, qui objecteront : "Alors il faut laisser le criminel agir à sa guise, pour respecter sa différence ?" Il ne s’agit évidemment pas de cela. Accepter l’autre ne signifie pas justifier le péché ou l’erreur, mais à approcher les gens que nous fréquentons dans la vie quotidienne avec tout le respect et la délicatesse qui conviennent à une icône vivante, même si elle se trouve déformée ou salie par le péché. Telle est la règle d’or des relations sociales, que nous soulignait inlassablement le Père Aimilianos dans le cadre du monastère, mais qui peut être appliquée dans la famille ou le milieu de travail, dans la mesure bien sûr où la foi et les bonnes mœurs ne sont pas en cause.

Ce respect à l’égard de notre prochain nous le montrerons par notre bienveillance, par notre patience et notre tolérance envers ses défauts, même si cela nous provoque des inconvénients. Le Père Païssios disait qu’au début du combat spirituel, on a tendance à avoir les mêmes exigences envers les autres qu’envers nous-mêmes. Mais si l’on progresse, on accroît l’exigence envers soi-même, et dans la mesure du sentiment de la présence de Dieu, on deviendra plus tolérant envers les autres, en leur trouvant des excuses.

Il nous faudra retenir les élans de colère et d’emportement, éviter la contradiction, la réplique et les interminables argumentations pour soutenir nos opinions. Lorsque surviendra un désaccord ou un conflit, après un ou deux avertissements, nous choisirons de nous retirer et laisser à l’autre la responsabilité de ses actes. Et si, par la suite, une discussion intervient à propos du comportement ou de l’erreur commise, on évitera de critiquer la personne responsable, de révéler à des tiers ses défauts, et en général de se livrer à des bavardages et commérages qui ouvrent toujours la porte au péché de médisance.

Le respect envers le prochain se manifestera par la délicatesse et l’attention que nous porterons, même aux plus humbles de nos frères, en faisant toujours passer l’autre avant nous. Sans être affectées et hypocrites, le ton de notre voix, la manière de les saluer et de montrer notre intérêt pour leur vie, toutes ces attitudes qui font la "politesse" et la distinction mondaines ont en fait des racines chrétiennes, et peuvent prendre une dimension spirituelle si nous les pratiquons avec une disposition vraiment sincère.

Outre la délicatesse, nous exprimerons notre intérêt pour le prochain, qui est le début de l’amour, en faisant des actes désintéressés. Nous pourrons alors éprouver la joie de donner et de se sacrifier pour nos frères, proches ou lointains. Cette joie naturelle que l’on éprouve en donnant, deviendra joie divine, enseignait encore le P. Païssios, quand elle exigera un sacrifice de soi.

La tempérance (enkrateia) : "jeûner du monde"

Après avoir évoqué la lutte contre l’égoïsme, il nous faut passer aux deux armes principales qui nous permettront de progresser dans la vie en Christ : la "tempérance" et la "vigilance" ou "sobriété".

Ces notions, qui ont été forgées par l’expérience séculaire de la vie monastique, résument si bien le combat spirituel qu’on a appelé les Pères du monachisme, "Pères neptiques", vigilants, qui ont acquis par leurs travaux la science de la "sobriété de l’âme", sans laquelle il est impossible de communier avec Dieu dans la prière.

D’après ces saints Pères, la vie spirituelle commence nécessairement par le jeûne, nommé aussi tempérance (enkrateia), qui ne consiste pas seulement à observer les périodes de jeûnes prescrites par Église pour se préparer aux fêtes et à la sainte communion. Certes ces périodes de jeûne sont importantes, car elles donnent un rythme ecclésial à notre vie, mais pas elles ne sont pas suffisantes. Le "jeûne" devrait être une dimension constante de notre vie quotidienne, et il consiste en une limitation volontaire de la satisfaction de nos désirs, à remplacer le plaisir sensible et nécessairement éphémère, par la joie de la privation volontaire. Cette joie de se priver par amour de Dieu produira en nous, en compensation, un sens accru de la présence du Seigneur. Si le Seigneur a commencé son ministère public en se retirant au désert pour s’y livrer au jeûne et à la prière, lui qui n’en avait nul besoin, c’est bien pour nous montrer l’exemple et nous indiquer que pour le suivre, il faut aussi emprunter la voie du jeûne.

Dans les conditions de la vie contemporaine, cette tempérance doit s’exprimer non seulement par la privation de nourriture, mais par la lutte contre la satiété en tout. Elle concerne tous ceux qui veulent garder une conscience pure pour se présenter devant Dieu, "ceux qui usent de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas" (1 Co. 7, 31). Les Pères nous recommandent de nous lever de table sans s’être rassasiés et en ayant encore un peu faim. Être tempérant, c’est se tenir un peu en deçà de la satisfaction de tous nos désirs et de nos besoins. Retrancher un peu de notre nourriture et de notre confort, chaque jour, est un vrai combat, par lequel nous pourrons mesurer l’intensité de notre désir de Dieu, pour l’appliquer ensuite à nos autres tendances égoïstes.

À l’époque industrielle, qui vient de s’achever, l’homme était le consommateur toujours inassouvi des objets fabriqués qu’il élevait au rang d’idoles. À celle de la société postindustrielle, qui est désormais la nôtre, il est non seulement consommateur, mais il est en plus asservi aux images et aux informations qui remplissent sa vie. Pratiquer l’ascèse dans le monde, consistera donc avant tout à "jeûner des yeux" et des informations inutiles, des distractions qui nous font perdre un temps précieux que l’on pourrait consacrer à des activités spirituelles pour nourrir notre âme. La plupart des gens disent qu’ils n’ont pas le temps de prier et de se livrer à ces activités spirituelles, mais ils trouvent cependant le temps pour suivre les informations, qui se répandent en un flot ininterrompu et ne donnent qu’un interprétation orientée de la réalité. En fait, la plupart de ces informations sont inutiles et constituent plutôt une vaste "désinformation", un bourrage de crâne, manipulé par les spécialistes des médias et qui nous rend esclaves des idéologies dominantes, en nous donnant l’illusion de la connaissance.

La "sobriété" ou lutte contre les pensées et la garde du cœur.

Plus encore que le jeûne, la "nepsis" ou "sobriété" des pensées sera pour nous une arme indispensable, surtout dans les conditions du monde contemporain. En effet, c’est par l’entremise des "pensées", suggérées par le diable, que le vieil homme réapparaît en notre âme. Lorsque les Pères parlent de "pensées", il s’agit des pensées passionnées et non des simples réflexions et opérations intellectuelles. Ces "pensées" mauvaises apparaissent d’abord en notre cœur comme une simple image, nous rappelant un objet ou le souvenir d’une action mauvaise. À ce niveau, si cette suggestion ne dépend pas de nous, nous ne sommes pas fautifs. Mais si nous commençons à accepter cette représentation mentale avec une certaine connivence et satisfaction, alors commence la "liaison". Si cette attachement n’est pas repoussé avec vigueur, nous devenons alors captifs de la pensée qui vient nous tourmenter constamment jusqu’à ce que nous donnions notre consentement ou que nous la repoussions par la prière véhémente. Une fois consentie, la pensée prend place en notre âme comme une "passion" qui débouchera vers le péché en acte. Ce processus des pensées passionnées a été largement analysé par saints Pères neptiques, pour en faire une véritable science de l’âme et de ses mouvements, dont la psychologie moderne n’est qu’une pâle imitation sécularisée .

Les saints Pères recommandent instamment aux combattants de rejeter toute pensée passionnée, dès son apparition dans le cœur. Il faut, disent-ils en employant une image tirée des psaumes (Ps 136), briser dès leur naissance les enfants de Babylone sur le roc du Christ, par l’invocation de son Nom .

Mais pour pourvoir déceler les pensées qui germent en nous, il faut que nous soyons suffisamment vigilants sur les mouvements de notre cœur, de notre être intérieur. Cette vigilance se nomme aussi "garde du cœur". Elle s’identifie elle aussi à l’ensemble de la science spirituelle et comporte une infinité de degrés, mais on ne pourra s’y exercer que dans la mesure où notre vie sera suffisamment exempte de trouble et d’événements qui viennent troubler la continuité de ce regard intérieur. Telle la mer agitée par les flots, le cœur troublé ne peut être navigué.

Cultiver les bonnes pensées

Si les conditions favorables pour une parfaite "garde du cœur" sont difficile à trouver dans la vie séculière, ce que nous recommandent les Pères est de cultiver en nous les "bonnes pensées" pour résister aux mauvaises. Le P. Païssios avait coutume de dire : "Le tout dans la vie spirituelle est de cultiver les bonnes pensées, entretenues avec participation du cœur… Il faut se fabriquer en nous une usine à bonnes pensées." En quoi consistent ces "bonnes pensées" ? Tout d’abord, lorsque nous sentons surgir en nous une mauvaise pensée, qui nous porte à regarder vers le "vieil homme", il faut la rejeter aussitôt par le signe de la croix et l’invocation du Nom du Seigneur ou de la Mère de Dieu et des saints. Sans eux, nous ne pouvons rien faire.

Il nous faudra ensuite lutter pour attribuer aux autres, et même à ceux qui nous portent préjudice de bonnes intentions, sans chercher à interpréter leurs motivations.

"Cultiver les bonnes pensées, répétait l’Ancien à ses visiteurs, conduit à la prière sans distractions".

Il y a dans ces recommandations, tout un programme qui nous demandera beaucoup de lutte, car notre éducation est entièrement fondée sur cet esprit de compétition, de rivalité et de rejet de l’autre. Mais si l’on s’efforce de cultiver les pensées, pour garder notre cœur en premier des suggestions mauvaises, et ensuite de toute distraction, cela signifie que, même dans le monde, on peut progresser dans la voie des hésychastes, malgré les soucis et les distractions qui sont inévitables.

Silence et hésychia

Les différentes formes de combat, évoquées jusqu’a présent, correspondent un peu à ce que les saints Pères nomment la "pratique" des commandements, qui vise à la "pureté de la conscience" pour se présenter devant Dieu. Mais cette pratique ne suffit pas. Elle doit être complété par un autre combat, plus intérieur, qui est la quête d’une relation vivante et continuelle avec Dieu, sans laquelle nous risquerions rapidement de nous épuiser.

Pour nourrir ce désir initial de Dieu, qui nous a fait commencer le combat, il nous faut premièrement ruminer constamment la parole de Dieu et cultiver le "souvenir de Dieu".

Lecture spirituelle

La lecture spirituelle se distingue des lectures que nous pouvons faire pour nous informer ou pour acquérir des connaissances, même dans le domaine théologique. Pour vraiment profiter spirituellement de cette lecture, il nous faudra lui réserver des temps privilégiés et aborder ces textes : de l’Écriture sainte, des saints Pères ou les Vies des saints, avec le même respect et la même dévotion que lorsque nous vénérons une icône ou une relique, en étant convaincus que c’est Dieu Lui-même ou le saint que nous rencontrons par l’entremise de sa parole. Une telle lecture deviendra alors pour nous communion réelle avec l’énergie de la grâce divine. Nous sentirons les paroles de l’Écriture comme si elles avaient été écrites pour nous, nous réciterons les psaumes en faisant nôtres les paroles d’action de grâces ou d’appel à l’aide du psalmiste, nous lirons les exploits des saints et serons saisis du désir de les imiter. Pour tirer profit de cette lecture, il faudra aussi lire lentement, peut-être même à mi-voix, et répéter, ruminer, les paroles qui nous ont touchés, jusqu’à ce qu’elles pénètrent dans notre cœur, qu’elles fassent un avec notre être. Méditer la parole de Dieu, c’est comme assimiler de la nourriture. Elle doit être mâchée pour pouvoir être digérée, passer dans notre sang et vivifier tout notre organisme.

Le souvenir de Dieu et la prière continuelle

En plus de cette lecture méditée, il nous faudra surtout cultiver en tout temps ce que les saints Pères nomment le "souvenir de Dieu". Par cette expression, ils entendent d’abord la sensation, nourrie par la foi, que nous sommes en présence de Dieu, qu’Il nous regarde avec tendresse et suit notre combat. Pour que cette sensation puisse croître en nous, il nous faudra la nourrir par l’invocation répétée, aussi souvent que nous le pouvons, de la prière "monologique" : "Seigneur Jésus-Christ, aie pitié de moi, pécheur !". Cette formule, éprouvée par des siècles d’expérience, résume tout le mystère du Salut, et constitue l’arme la plus puissante dans notre combat contre les puissances des ténèbres.

"Flagelle tes ennemis avec le Nom de jésus, car il n’y a pas d’arme plus puissante au ciel et sur la terre."

Par l’invocation de son Nom, le Seigneur se rend présent avec toute sa force de salut. Cette prière devrait nous accompagner en toutes circonstances et, répétée discrètement au milieu des distractions ambiantes, au travail, dans les transports en commun, au sein des conversations futiles, elle nous permettra de nourrir notre désir de Dieu et de nous préparer à une rencontre plus intime avec Lui, quand les circonstances le permettront.

Les rendez-vous d’amour avec le Christ

Pour se livrer à la lecture spirituelle et à la prière, il est nécessaire de se ménager dans notre vie quotidienne des moments privilégiés de quiétude (hésychia), où nous pourrons nous retirer dans notre sanctuaire intérieur pour y rencontrer le Christ dans le silence.

Dans la mesure où nous aurons lutté contre les attachements passionnés aux choses et aux personnes, aux activités mondaines et à la curiosité, où nous aurons brisé les murailles d’airain de notre égoïsme en nous faisant attentifs à "l’autre", le désir croîtra en nous de rencontrer, "en tête à tête", intimement, Celui qui s’est fait notre "Prochain" par son Incarnation, afin de devenir l’Époux de notre âme. Toute la lutte spirituelle qui se présente devant nous, moines ou laïcs, n’a en fait pour but que d’éveiller en notre âme ce désir amoureux du Christ, en la libérant de ses faux amants.

Avec le temps, malgré nos chutes, nos échecs dans ce combat, nos égarements, si nous ne désespérons pas et reprenons la lutte chaque matin avec espérance en l’aide de Dieu, nous apprendrons à être attentifs au son de la voix de qui Celui qui frappe à la porte de notre cœur en attendant que nous lui ouvrions, pour venir souper avec nous (Ap 3,20). Jusque-là, nous ne l’entendions pas car nous étions trop occupés par le bruit du "monde".

Animé d’un tel désir, nous trouverons aisément des moments, surtout la nuit ou au petit matin, où nous pourrons nous trouver seuls pour prier, non d’une prière faite de beaucoup de parole ou de chants, mais plutôt pour nous tenir à l’écoute du bruit de Ses pas.

Et même si en ces moments, nous nous trouvons secs et éprouvons des difficultés à nous concentrer ou même à prononcer les mots de la Prière, il ne faudra pas se décourager, mais considérer que c’est une des formes de la lutte que nous avons à mener, peut-être encore plus ardue que les précédentes. La prière est, elle aussi, une violence faite à notre nature, et il nous faudra du temps pour apprendre à prier vraiment, c’est-à-dire à prier sans distractions.

Aussi faibles que nous nous sentions, lorsque nous nous retrouvons seuls à seuls avec le Christ – qui est invisible mais présent – il nous faudra éviter de laisser notre esprit divaguer – même en de pieuses considérations ou images mentales– ou entrer en conversation intérieure avec les pensées diverses et soucis de la vie quotidienne. Tout effort de prière, même à ses débuts, consiste à "rejeter tout concept" , pour se mettre à l’écoute. Et le moyen pour parvenir à cette écoute, à ce silence intérieur, c’est la répétition attentive de la Prière de Jésus, en fixant tout notre attention sur les mots mêmes de la Prière.

Notre esprit s’évadera, nous pourrons même en arriver à ne pas pouvoir prononcer cette Prière pourtant si simple, tant nous y trouverons de la difficulté ; mais si nous avons de vraies dispositions d’humilité et de repentir, et si nous approchons de Dieu avec conscience de notre état de pécheurs, nous nous forcerons encore et encore à prononcer le Nom de notre Bien-Aimé. Et, peu à peu, nous ressentirons une joie spontanée qui se lèvera dans notre cœur, qui dissipera le découragement, et la prière coulera sans interruption, sans qu’on ait à faire des efforts.

Cette facilité pour la prière, cette absence de distraction, ce goût de Dieu est l’action de la grâce de Dieu en nous, c’est un des fruits du Saint-Esprit qui vient récompenser nos efforts.

Là encore ce sera saint Macaire qui nous décrira de manière la plus expressive cet état : "En effet, même si un petit enfant ne peut rien faire de lui-même et est incapable d’aller vers sa mère sur ses propres jambes, du moins il se roule, crie et pleure en cherchant sa mère. Et la mère a compassion de lui et se réjouit de voir le tout-petit la chercher avec effort en poussant des cris ; et puisque le petit enfant est incapable d’aller vers elle, c’est la mère elle-même qui, à cause du grand désir qu’il a d’elle et prisonnière de son amour pour l’enfant, le soulève dans ses bras, le cajole et le nourrit avec une grande tendresse. C’est là ce que le Dieu ami des hommes fait lui aussi à l’égard de l’âme qui vient à lui et le désire avec ardeur" .

L’expérience de cette suavité est sans comparaison avec tous les attraits que le "monde" pourrait nous fournir. Si on l’a ressentie, ne serait-ce qu’une seule fois, on fera tout pour retrouver cette grâce, même s’il faut attendre et persévérer dans les ténèbres pendant des années. Notre foi, et l’expérience des saints, nous enseigneront alors que le Seigneur ne nous a pas abandonné, mais qu’Il se fait désirer, qu’Il éprouve notre résolution et notre patience par un ultime combat, parce qu’Il désire nous couvrir d’une gloire encore plus grande.

Nous comprendrons alors que la vie chrétienne n’est pas seulement un laborieux combat, qu’il faut mener pour faire éclore la grâce du Baptême, mais qu’elle est aussi attente instante et pleine de délices de Celui qui viendra sur les nuées pour prendre possession de son Royaume et qui nous en fera héritiers avec Lui, comme "premier né d’un grand nombre de frères".

"L’Esprit se joint à notre esprit pour attester que nous sommes enfants de Dieu. Enfants et donc héritiers de Dieu et cohéritiers du Christ, puisque nous souffrons avec Lui pour être aussi glorifiés avec Lui" (Rom 8, 17).

Notes

(1) S. Grégoire de Nysse avait donné comme sous-titre à son traité Sur la Perfection : "comment doit être tout chrétien".

(2) Clément d’Alexandrie, Pédagogue I, 6, 27,1.

 Jean Chrysostome, Catéchèse Baptismale, 1, 45, SC 50, 131.

 Contre les Juifs 1, 4, PG 48, 849.

Contre les adversaires de la vie monastique III, 4 PG 47, 372c, 373a.

Origène, Selecta in Ps 9,12,  PG 12, 1189.

Origène, Homélies sur l’Exode 2, 3, SC 16, 98.

Denys l’Aréopagite, Hiérarchie ecclésiastique, II, 6, PG 3, 404.

Origène, Homélie sur les Juges 9, 2,  PG 12, 989.

Saint Jean Climaque, Échelle sainte, I, 12 trad. P. Placide Deseille, p. 35.

Saint Macaire d’Égypte, Homélie 19, 3, trad.. P. Placide Deseille p. 224.

 Saint Macaire, Homélie 5, 13, trad. p. 128.

 S. Macaire, Homélie 18, 3, p. 218.

. Idem 6 et 4, SC 10, 133, 131.

"Entreprends avec courage toute œuvre bonne, ne le fais pas avec une âme hésitante, n’admets aucun doute dans ton cœur en ce qui concerne l’espérance en Dieu, afin que ton labeur ne soit pas vain et que tu puisses cultiver la terre [de ton âme] sans être accablé de fatigue ; mais crois de tout ton cœur que le Seigneur est miséricordieux et qu’Il donne sa grâce à ceux qui le cherchent ; Il rétribue avec justice, non à la mesure de nos œuvres, mais selon la bonne volonté de nos âmes et notre foi. Il a dit en effet : "Qu’il t’advienne selon ta foi" (Mt., 8, 13)" Isaac le Syrien, Discours ascétique 56, 27, trad. P. Placide Deseille p. 365.

"Vertus et péchés commencent par de petites choses, mais conduisent à de grandes, soit bonnes soit mauvaises" Saint Dorothée de Gaza, Instructions III, 42, SC 81, 213.

Surtout dans son commentaire sur les Discours ascétiques d’Abba Isaïe, réputé pour sa délicatesse en ce domaine, éd. grecque 2005.

Cf. principalement Saint Jean Climaque, Échelle sainte, XV, 74, trad. P. Placide Deseille, p. 171.

« Gardez votre esprit avec l’attention la plus intense, écrit Philothée le Sinaïte. Dès que vous remarquez une pensée, résistez-lui sans attendre, et en même temps hâtez-vous d’invoquer le Christ Notre Seigneur pour qu’il exerce sa vengeance. Vous n’aurez pas fini de l’invoquer que le doux Jésus vous dira : « Me voici près de toi pour te secourir ». Lorsque votre prière aura subjugué vos ennemis, à nouveau prêtez attention à votre esprit. Des vagues arriveront alors et se rueront sur vous, les unes plus puissantes que les autres. Votre âme ballottée sera menacée de couler. Mais Jésus est Dieu, et, à l’appel de ses disciples, il commandera aux souffles du mal » Sur la sobriété, 26, Philocalie grecque t. 2, 283.

Saint Jean Climaque, Échelle sainte, 20, 7, trad.. p. 192.

Évagre le Pontique, Traité de l’Oraison, 70.

 Saint Macaire, Homélie 46, 3, p. 339.