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Saint Basile de Césarée

Homélie V sur la Création

« Que la Terre produise une herbe verte »

par saint Basile de Césarée

Et Dieu dit : Que la terre produise de l'herbe verte qui porte de la graine selon son espèce et selon la ressemblance, et des arbres fruitiers qui portent du fruit chacun selon son espèce, et qui renferment leur semence en eux-mêmes.

C'est à propos que la terre, après avoir été déchargée des eaux qui la couvraient, et s'être un peu reposée, a reçu l'ordre de produire d'abord de l'herbe, et ensuite des arbres ; ce que nous voyons encore arriver maintenant. Car la voix de Dieu, le premier ordre qu’il a adressé, est comme la loi de la nature, loi permanente, qui donne à la terre la fécondité, et la vertu de produire des fruits dans toute la suite des siècles.

Que la terre produise une herbe verte.

Ce n'est qu'après avoir été d’abord en herbe, après s'être fortifiées, après avoir pris tous leurs accroissements, et être enfin parvenues à leur état de maturité parfaite, que les plantes portent de la graine. Toutes commencent par produire une herbe verdoyante.

Que la terre produise de l'herbe verte. Qu’elle produise cette herbe par elle-même, sans avoir besoin d’aucun secours étranger. Comme plusieurs croient que le soleil est la cause des productions de la terre, en attirant par sa chaleur la force productrice de son sein sur sa surface, c'est pour cela que les ornements de la terre sont plus anciens que le soleil, afin que les hommes qui sont dans l'erreur puissent renoncer à leur admiration excessive pour cet astre, en faisant attention que la terre avait produit de l'herbe verte avant qu'il fût créé. La nourriture a-t-elle donc été préparée aux bêtes qui broutent, et la nôtre n'a-t-elle pas été jugée digne des soins d'un Dieu attentif ? Mais celui qui prépare la pâture aux bœufs et aux chevaux, nous ménage des richesses et de l'opulence, puisqu'en nourrissant nos bêtes de somme, il augmente les commodités de notre vie. D'ailleurs, la production des graines et des semences a-t-elle d'autre fin que d'améliorer notre condition ? sans compter que beaucoup de plantes encore en herbes et en légumes, servent à la nourriture des hommes.

Que la terre produise une herbe verte qui porte de la graine selon son espèce.

S'il est des espèces d'herbes utiles aux autres animaux, c'est à nous qu'en revient aussi l'avantage ; c'est à nous qu'est assigné l'usage des graines et des semences. Ainsi, je crois que le texte devrait être ainsi rétabli : Que la terre produise de l'herbe verte, et des graines selon les espèces. Cette disposition des mots serait plus conforme à la raison, et à l'ordre de la nature, qui fait passer les plantes par divers accroissements avant qu'elles produisent des graines.

Mais comment l'Écriture annonce-t-elle que toutes les productions de la terre ont des graines, lorsqu'il est visible que le roseau, le safran, et une infinité d'autres espèces de plantes n'ont point de graines ? À cela nous disons que beaucoup de productions de la terre ont au bas de leur racine de quoi se reproduire comme par des graines. Par exemple, le roseau, après un an, produit à sa racine un rejeton, qui, pour la reproduction future, tient lieu de graines. Et c'est une propriété qu'on remarque dans une infinité d'autres plantes répandues sur la terre. Il est donc, de toute vérité que chaque production a une graine ou une vertu qui en tient lieu. Et c'est là le sens de ces paroles : Selon son espèce. Le rejeton du roseau n'est point propre à produire un olivier ; mais un roseau naît d'un roseau, comme d'une graine naît une production conforme à celle d'où la graine provient. Ainsi ce qui est sorti de la terre dans la première création, s'est conservé jusqu'à ce jour, parce que chaque espèce subsiste en se reproduisant dans une succession non interrompue.

Que la terre produise. Figurez-vous la terre encore froide et stérile, qui, par cette unique parole et ce simple ordre, est fécondée tout-à-coup, et se hâte de produire des fruits. Représentez-vous-la déposant en quelque sorte un vêtement triste et lugubre, en prenant un autre plus gai, se parant de ses propres ornements, faisant éclore de son sein une multitude de plantes diverses. Je veux vous inspirer une grande admiration pour les choses créées, afin que partout où vous rencontrerez quelque espèce de production, elle vous frappe et vous ramène au Créateur.

D'abord, lorsque vous voyez l’herbe des champs et sa fleur, songez à la nature humaine, et rappelez-vous la comparaison qu'emploie le sage Isaïe : Toute chair, dit-il, est comme l’herbe, et toute la gloire de l'homme est comme la fleur de l’herbe (Isaïe 40,6).

Cette comparaison a semblé au Prophète la plus propre à exprimer la brièveté de notre vie, l'instabilité et la fragilité des joies et des prospérités humaines. L’homme qui aujourd’hui jouit d'une santé brillante, que les délices ont nourri et engraissé, dont le teint fleuri répond à la fleur de la jeunesse, qui est plein de force et de vigueur, dont on ne peut soutenir la fougue ; ce même homme, demain, n'est plus qu'un objet de pitié, flétri par le temps ou consumé par la maladie. Cet autre est remarquable par son opulence, il est environné d'une troupe de flatteurs, escorté d'un grand nombre de faux amis qui ambitionnent ses bonnes grâces, et de parents dont les manières ne sont pas moins fausses ; soit qu'il sorte de sa maison, soit qu'il y revienne, il traîne à sa suite une foule d'esclaves empressés de lui rendre divers services : le faste dont il s'entoure excite l'envie de tous ceux qui le rencontrent. Aux richesses, ajoutez la puissance, les honneurs accordés par le prince, le respect des nations, le commandement des armées, un héraut qui marche devant lui en criant, des licteurs armés de faisceaux qui impriment la crainte au peuple, les prisons, les confiscations de biens, les derniers supplices qui redoublent la frayeur dans l’âme de ceux qu'il commande, quelle est la fin de tout cela ? Une seule nuit, une seule fièvre, une seule maladie enlève cet homme du milieu des hommes, le dépouille de tout cet appareil théâtral ; et toute sa gloire semble n'avoir été qu'un vain songe C'est donc avec raison que le prophète compare la gloire humaine à la fleur la plus fragile.

Que la terre produise de l'herbe verte, qui porte de la graine selon son espèce et selon la ressemblance. L'ordre que nous remarquons encore aujourd'hui dans les productions de la terre, atteste celui qui a eu lieu dès l’origine, puisque toutes ces productions commencent d'abord par l'herbe verte. Soit qu'une plante vienne d'un rejeton ou d'une graine, comme le safran et autres du même genre. Elle produit d'abord de l’herbe verte, et ensuite du fruit sur un tuyau qui se dessèche en grossissant.

Que la terre produise de l'herbe verte. Lorsqu'un grain de blé tombe dans une terre qui a une chaleur et une humidité convenables, il se dilate, s'étend ; et saisissant la terre qui l'environne, il attire à lui ce qui lui est propre et analogue. Les parties déliées de la terre s'insinuent dans ses pores, grossissent sa masse et la développent, lui font jeter en bas autant de racines qu'il pousse en haut et élève de tiges. La plante s'échauffant toujours, elle pompe l'humidité par ses racines, et par le moyen de la chaleur, prend de la terre autant qu'il lui faut de nourriture, qu'elle distribue dans la tige, dans l'écorce, dans les étuis du blé, dans le blé lui-même et dans les épis. Chaque plante en général, soit blé, soit légume, soit arbuste, croît peu à peu, jusqu'à ce qu'elle ait pris sa mesure propre. La seule plante du blé est suffisante pour occuper tout notre esprit, pour lui faire contempler l'art de celui qui l’a faite, pour lui faire examiner comment la tige est fortifiée d'espace en espace par des nœuds, par des espèces de liens qui l’aident à supporter le poids des épis, lorsque les fruits qui les remplissent les font pencher vers la terre. C'est pour cela que l'avoine sauvage est plus faible dans sa tige, parce que sa tête n'est pas chargée, au lieu que la nature a lié fortement la tige du blé par intervalles. Elle a enfermé le grain dans des étuis, pour qu'il ne soit pas aisément enlevé par les oiseaux voleurs ; de plus, elle a muni les épis de barbes, comme des pointes, pour les défendre contre les attaques des petits animaux.

Que dois-je dire ? que dois-je taire ? Au milieu des riches trésors de la création, il est difficile de trouver ce qu'il y a de plus précieux, et l'on se verrait privé avec peine de ce qui aurait été omis.

Que la terre produise de l'herbe verte : et aussitôt les poisons ont paru avec les plantes nourricières, la ciguë avec le blé, l'ellébore, l'aconit, la mandragore, et le jus du pavot avec le reste des plantes dont nous tirons notre vie. Quoi donc ! oublierions-nous de rendre grâce au Créateur pour les productions utiles, et ne songerions-nous qu'à nous plaindre de celles qui nous sont nuisibles ? Ne ferions-nous pas attention que tout n'a pas été créé pour notre subsistance ? Nous avons nos nourritures qui sont faciles à trouver et à reconnaître ; chacune des choses créées a son emploi particulier qu'elle remplit.

Parce que le sang de taureau est pour vous un poison, ne voit-on pas produire, ou devait-on produire en ne lui donnant pas de sang, cet animal dont la force nous est d’un si grand usage ? Vous avez avec vous dans la maison une compagne qui vous apprend à vous garantir des productions pernicieuses. Quoi ! les brebis et les chèvres savent fuir les herbes qui nuisent à leur vie ; elles savent, par le seul instinct, distinguer ce qui leur est contraire ; et vous, qui avez la raison, qui avez l'art de la médecine, lequel vous fait connaître les plantes salubres ; qui avez l'expérience de vos prédécesseurs, laquelle vous apprend à fuir celles qui sont préjudiciables, vous est-il bien difficile, je vous le demande, d'éviter les poisons ! D'ailleurs, aucun de ces poisons n'a été produit au hasard et sans but. Ou bien ils servent de nourriture à quelques animaux, ou bien l'art de la médecine a su les tourner à notre avantage, et les employer à la guérison de certaines maladies. La ciguë est mangée par les étourneaux, qui, par la constitution de leur corps, évitent les effets de ce poison. Comme les fibres de leur estomac sont très actives, ils l'ont digérée avant que sa froideur ait pu atteindre les parties vitales. L'ellébore est aussi la pâture des cailles, dont le tempérament propre les garantit de ce qu'elle a de dangereux. Ces mêmes poisons nous sont quelquefois utiles dans l'occasion. Les médecins se servent de la mandragore pour ramener le sommeil fugitif, de l'opium pour apaiser les douleurs violentes. Plusieurs, avec la ciguë, ont diminué la rage de la concupiscence, ou, avec l'ellébore, ont dissipé des maladies invétérées. Ainsi ce que vous pensiez être matière à des reproches contre le Créateur, est pour vous un nouveau sujet de lui rendre grâces.

Que la terre produise de l'herbe verte. Ces paroles renferment une multitude d'aliments qui nous sont propres, soit dans l'herbe même, soit dans les racines, soit dans les fruits, aliments venus d'eux-mêmes, ou par les soins de l'agriculture. Dieu n'ordonne pas à la terre de produire sur-le-champ la graine et le fruit, de produire d'abord l'herbe verte, et d'arriver successivement jusqu'à la graine, afin que le premier ordre fût à la nature une leçon pour toute la suite des siècles. Mais, dit-on, comment la terre produit-elle des graines selon l'espèce, puisque souvent, quand nous avons semé de bon blé, nous recueillons du froment noir ? Mais ce n'est point là un changement d'espèce, c'est une simple altération, et comme une maladie du grain, qui ne cesse pas d'être blé, mais qui étant brûlé se noircit comme l'apprend le nom même. Le grain brûlé par un froid excessif change de couleur et de goût. On prétend même que, lorsqu'il trouve un terrain favorable et une bonne température, il revient à sa première forme.

Ainsi, aucune des productions n'offre rien de contraire au premier ordre du Créateur. Ce qu'on appelle ivraie, qui se trouve mêlée avec le bon grain, et dont il est parlé dans l'Écriture, ne vient pas d'un blé altéré, mais est dans l'origine une plante d'une espèce particulière. Elle est une image de ceux qui corrompent les préceptes du Seigneur, et qui n'ayant pas été instruits selon la vérité, mais qui étant imbus de doctrines perverses, se mêlent dans le corps sain de l'Église, afin d'inspirer sourdement aux vrais fidèles leurs dogmes pernicieux. Le Seigneur, dans un passage de l'Évangile, compare l'état parfait des hommes qui ont cru en lui, à l'accroissement des semences. Le royaume des cieux, dit-il, est semblable à ce qui arrive lorsqu’un homme a jeté de la semence en terre. Soit qu'il dorme ou qu’il se lève, la nuit et le jour, la semence germe et croit sans qu’il sache comment. Car la terre produit premièrement l'herbe, ensuite l'épi, puis le blé tout formé qui remplit l’épi (Marc 4,26 et suivants).

Que la terre produise de l'herbe verte. Dès que ces paroles eurent été prononcées, en un moment la terre, pour obéir aux lois du Créateur, commençant par produire de l’herbe, parcourant tous les degrés de l'accroissement, conduisit aussitôt les plantes à une entière perfection. Et bientôt on vit des prairies couvertes d'une grande abondance d'herbes, des campagnes fertiles chargées de moissons ondoyantes, qui, dans le balancement des épis, offraient l’image d'une mer dont les flots sont agités ; l’on vit une grande multitude d'herbes de toute espèce, de légumes et d'arbustes, se répandre sur toute la surface de la terre. Car alors les productions n'avaient à éprouver aucun mauvais succès, aucun accident, aucune maladie, ni par l'ignorance du laboureur, ni par l'intempérie de l'air, ni par nulle autre cause. Une sentence rigoureuse n'empêchait pas non plus la fertilité de la terre, dont les premières productions étaient plus anciennes que la faute pour laquelle nous avons été condamnés à manger notre pain à la sueur de notre front.

Que la terre produise, dit l’Écriture, des arbres fruitiers qui portent du fruit, et qui renferment leur semence en eux-mêmes selon leur espèce et leur ressemblance sur la terre. À cette parole on vit paraître une immense quantité de bois épais ; on vit sortir tous les arbres, soit ceux qui sont de nature à s'élever à la plus grande hauteur, les pins, les sapins, les cèdres, les cyprès et autres ; soit ceux qui servent pour les couronnes, les rosiers, les myrtes, les lauriers ; soit toutes les espèces d'arbustes. Tous les arbres qui n'avaient pas encore paru sur la terre, y prirent l'être en un instant, chacun avec des caractères particuliers, avec des différences visibles, qui les font reconnaître et qui les distinguent de ceux. dont l'espèce n'est pas la même. Toutefois la rose était sans épine : l’épine a été ajoutée depuis à la beauté de cette fleur, afin que la peine, pour nous, soit près du plaisir, et que nous puissions nous rappeler la faute qui a condamné la terre à nous produire des épines et des ronces.

Mais, dit-on, la terre a reçu l'ordre de produire des arbres fruitiers, qui portent des fruits sur la terre et qui aient leur semence en eux-mêmes : cependant nous voyons plusieurs arbres qui n'ont ni fruits, ni semences. Nous dirons à cela que les arbres les plus précieux ont obtenu une mention principale. Ensuite, à bien examiner, on verra que tous les arbres ont une semence, ou une vertu qui en tient lieu. Les peupliers blancs et noirs, les saules, les ormes et autres arbres de même nature, paraissent au premier coup-d’oeil ne porter aucun fruit ; mais si on les considère attentivement, on verra que chacun d'eux a une semence. Une graine cachée sous les feuilles, à laquelle on a donné un nom particulier, tient lieu de semence. Tous les arbres qui viennent de branches plantées en terre, jettent de-là, pour la plupart, des racines. Peut-être aussi que des rejetons à la racine tiennent lieu de semence, rejetons que les cultivateurs des arbres arrachent et plantent pour multiplier l'espèce.
Au reste, comme nous l'avons déjà dit, l'Écriture n'a cru devoir citer que les arbres qui sont les plus propres à conserver nos jours, ceux qui devaient enrichir l'homme de leurs fruits et lui procurer une vie plus abondante : par exemple, la vigne qui produit le vin, lequel est fait pour réjouir le cœur de l'homme ; et l’olivier, qui donne pour fruits l'olive, dont l’huile qu'on en exprime répand la joie sur le visage (Psaume 103,15).
Que d'effets produits sur le champ par la nature ont concouru au même but : la racine de la vigne, les sarments qui verdissent recourbés, et qui sont répandus en grand nombre sur la terre, la fleur, les tendrons, les grappes de raisin ! La seule vigne, regardée avec intelligence, peut vous donner une idée de toute la nature. Vous vous rappelez, sans doute, la comparaison du Seigneur ; vous savez qu’il se nomme lui-même la vigne, son Père le vigneron (Jean 15,1), et que nous autres qui sommes entrés dans l'Église par la foi, il nous appelle les sarments. Il nous exhorte à produire beaucoup de fruits, de peur que, condamnés à être stériles, nous ne soyons livrés au feu. Partout il compare les âmes humaines à des vignes. Mon bien-aimé, dit-il par un de ses Prophètes, avait une vigne dans un lieu élevé, gras et fertile (Isaïe 5,1).
J'ai planté une vigne, dit-il ailleurs, et je l'ai enfermée d'une haie (Matthieu 21,33).

Il appelle vigne les âmes humaines qu'il a entourées d'une haie, sans doute de la force des préceptes et de la garde des anges. L'ange du Seigneur, dit David, environnera ceux qui le craignent (Psaume 33,5).

Ensuite il nous a donné des prophètes, des apôtres, des docteurs, qui sont comme des palissades dont il nous a environnés, dans l'Église. Il a élevé et exalté nos esprits par les exemples des hommes anciens et bienheureux, sans permettre qu’ils restassent étendus par terre, dignes d'être foulés aux pieds. Il veut que les embrassements de la charité, comme les mains de la vigne, nous attachent à notre prochain, qu'ils nous fassent reposer en lui, et que, prenant notre essor, nous nous élevions jusqu'à la cime des plus grands arbres. Il demande que nous nous laissions enfouir. Or, l'âme est enfouie lorsqu'elle s’est dépouillée des sollicitudes de ce monde qui appesantissent nos cœurs. Celui donc qui a déposé l'amour charnel et le désir des richesses, qui regarde comme vile et méprisable la malheureuse passion de la vaine gloire, celui-là est comme enfoui, et respire après avoir secoué le poids des affections vaines et terrestres. En suivant toujours la même comparaison, nous devons encore prendre garde de jeter trop de bois et de feuilles, c’est-à-dire, de vivre avec faste et de rechercher les louanges du siècle ; nous devons porter des fruits et n'étaler nos œuvres qu aux yeux du véritable vigneron. Pour vous, soyez comme un olivier qui porte du fruit dans la maison de Dieu (Psaume 51,10).

Ne vous dépouillez jamais de l'espérance, mais que le salut fleurisse toujours en vous par la foi. Vous imiterez la verdure perpétuelle et la fécondité de cet arbre, si dans tous les temps vous faites des aumônes abondantes.

Mais revenons à examiner l'art admirable qui règne dans les productions de la terre. Que d'espèces d'arbres on en vit alors sortir qui étaient propres, les uns à nous donner des fruits, les autres à échauffer nos foyers, d'autres qui servent à la construction de nos demeures, d'autres à la fabrication des navires ! Quelle variété dans la disposition des parties de chaque arbre ! Il est difficile de trouver le caractère particulier de chacun, et les différences qui les distinguent des autres espèces : comment les racines des uns sont aussi profondes que celles des autres le sont peu ; comment les uns s'élèvent droit et n'ont qu'un tronc, tandis que les autres rampent sur le sol, et se partagent dès la racine en plusieurs tiges : comment tous ceux dont les rameaux s'étendent au loin et occupent un grand espace dans l'air, ont de profondes racines qui se distribuent au loin en terre de toutes parts, la nature leur ayant donné en quelque sorte des fondements conformes à la masse qui s'élève au-dessus du terrain.

Quelles diversités dans les écorces ! les unes sont unies, les autres sont raboteuses ; les unes sont légères, les autres épaisses. Ce qui étonne, c'est que les arbres éprouvent les mêmes changements que l'on observe dans l'adolescence de l'homme et dans sa vieillesse. Sont-ils, pour ainsi dire, dans la vigueur et dans la fleur de l'âge ? leur écorce est fort lisse : commencent-ils à vieillir ? elle se ride en quelque manière et devient plus rude. Parmi les arbres, les uns étant coupés refleurissent ; les autres restent sans plus rien produire, et les couper, c'est leur donner la mort. Quelques personnes ont observé que les pins coupés et même brûlés se changent en bois de chêne. Nous savons que les vices naturels de certains arbres sont corrigés par les soins du cultivateurs. Par exemple, les grenadiers dont les grenades sont acides, et les amandiers dont les amandes sont amères, on les change en bien et on corrige le défaut de leurs sucs, en perçant le tronc à la racine, et en y introduisant jusqu'au centre un coin de pin résineux. Que celui donc qui vit dans le désordre ne désespère pas de lui-même, lorsqu'il sait que si la culture change les dualités des arbres, les soins de rame pour se ramener à la vertu, peuvent guérir toutes sortes de. maladies spirituelles.

Quant aux arbres fruitiers, la variété des fruits est telle qu’il n'est pas possible de l’exprimer par le discours. Cette variété se remarque, non seulement dans les arbres de différente espèce, mais même dans ceux de meule nature, au point que les cultivateurs distinguent le fruit des arbres mâles et celui des arbres femelles. Ils partagent même les palmiers en femelles et mâles ; et l’on voit quelquefois celui qu'on appelle femelle abaisser ses rameaux, comme s'il était enflammé d'amour et qu'il recherchât les embrassements du mâle. On adapte des boutons du mâle à des branches de la femelle, qui, sensible pour ainsi dire à cette union, relève ses rameaux et fait reprendre à son feuillage sa forme naturelle. On dit la même chose des figuiers. De-là, les uns entent des figuiers sauvages sur des figuiers cultivés ; les autres prennent seulement les figues sauvages qu'ils attachent au figuier cultivé, pour fortifier par ce moyen sa faiblesse, et retenir son fruit qui commençait à se dissiper et à disparaître. Que signifie cet effet mystérieux de la nature ? que nous apprend-il ? Sans doute, que nous devons souvent dans la pratique des bonnes œuvres ranimer notre vigueur par l'exemple même des infidèles. Si donc vous voyez un homme engagé dans les erreurs du paganisme, ou dans quelque hérésie perverse qui le sépare de l'Église, jaloux d'ailleurs de mener une vie sage et bien réglée, que cette vue enflamme votre zèle, vous excite à devenir semblable au figuier portant des fruits, lequel recueille ses forces dans son union avec les figuiers sauvages, arrête la dissipation de sa vertu génératrice, et nourrit ses fruits avec plus de soin.

Telles sont les différences, sans parler d'une infinité d'autres, dans la génération des fruits.

Qui pourrait épuiser les variétés des fruits mêmes, leurs formes, leurs couleurs, leurs saveurs particulières, l’utilité de chacun ? qui pourrait dire comment la plupart sont exposés nus au soleil qui les mûrit ; comment quelques-uns sont enveloppés de coques où ils prennent leur maturité ? Les arbres dont le fruit est tendre, ont une feuille épaisse, comme le figuier ; ceux dont le fruit est plus ferme, ont une feuille plus légère, comme le noyer. Certains fruits avaient besoin d’un plus grand secours à cause de leur faiblesse : un feuillage plus épais aurait nui à d'autres, à cause de l'ombre qu'il aurait donné.

Qui pourrait dire comment la feuille de la vigne est coupée en deux, pour que la grappe résiste aux injures de l’air, et pour qu'elle reçoive abondamment les rayons du soleil, vu la ténuité de la feuille ? Rien n'a été fait au hasard et sans cause, tout a été dirigé par une sagesse ineffable.

Quel discours pourrait tout détailler ? quel esprit humain pourrait, tout rapporter avec exactitude ; pourrait connaître et distinguer clairement les propriétés et les différences de chaque arbre et de son fruit, expliquer sûrement les causes cachées ? La même eau pompée par la racine, nourrit différemment la racine elle-même, l'écorce du tronc, le bois et la moelle. La même eau devient feuille, se partage en grandes et petites branches, donne de l'accroissement aux fruits les larmes et le suc viennent de la même cause.

Nul discours ne pourrait exprimer toutes les différences de ce suc et de ces larmes. Autre est la larme du lentisque, autre est le suc du baume. Il est en Égypte et dans la Libye des férules qui distillent une autre espèce de sucs. Plusieurs pensent que l'ambre est un suc des plantes durci et comme pétrifié. Ce qui confirme cette opinion, ce sont des pailles et de petits animaux qu'on y aperçoit enfermés, et qui attestent l'existence d'un suc originairement liquide. En général, celui qui ne connaît point par expérience les différentes qualités des sucs, ne pourra trouver des paroles pour expliquer leur vertu et leur efficacité.

Mais comment la même eau se forme-t-elle en vin dans la vigne et en huile dans l'olivier ? Ce qu'il y a d'admirable, c'est de voir non seulement de quelle manière ici l'eau devient douce et là devient onctueuse, mais encore quelles sont les variétés infinies des fruits doux. Car autre est la douceur dans la vigne, autre dans le pommier, dans le figuier, dans le palmier. Je désire encore que vous examiniez avec attention comment la même eau, tantôt flatte le palais, lorsqu'elle s'adoucit en s'arrêtant dans quelques plantes ; tantôt l’offense, lorsque passant par d'autres plantes elle s'aigrit ; et enfin se tournant en la dernière amertume le révolte, lorsqu'elle séjourne dans l'absinthe ou dans la scammonée : dans le gland ou dans le fruit du cornouiller, elle prend une qualité rude et astringente ; dans les térébinthes, et dans les noix, elle se convertit en une substance douce et huileuse. Et pourquoi rapporter des exemples éloignés les uns des autres, lorsqu'elle offre les qualités les plus contraires dans le même figuier, aussi amère dans le suc qu'elle est douce dans le fruit, aussi astringente dans le sarment de la vigne qu'elle est agréable dans le raisin ? Et quelles sont les diversités des couleurs ? En parcourant une prairie, vous voyez la même eau rougir dans telle fleur, se pourprer dans telle autre, s'azurer dans celle-ci, blanchir dans celle-là, et présenter de plus grandes différences encore dans les odeurs que dans les couleurs.

Mais je vois que le désir insatiable de contempler les productions de la terre étend mon discours outre mesure. Si je ne le resserre en le rappelant aux lois générales de la création, le jour me manquera, tandis que je m'arrêterai aux petits détails pour faire admirer la grande sagesse du Créateur. Que la terre produise des arbres fruitiers qui portent du fruit sur la terre. À cette parole, les sommets des montagnes furent couverts d'arbres touffus, les jardins décorés avec art, les rives des fleuves embellies d'une infinité d arbres et de plantes. Parmi ces productions, les unes sont faites pour orner la table de l’homme, les autres fournissent la nourriture des troupeaux dans leurs fruits et dans leurs feuilles, d'autres nous procurent des secours, d'après l'art de la médecine, dans leurs sucs, leurs liqueurs, leurs pailles, leurs écorces, leurs fruits. En un mot, tout ce qu'a trouvé pour nous une expérience journalière, en recueillant dans chaque circonstance ce qui est utile, la providence attentive du Créateur l’a prévu dès le commencement et l’a produit pour notre avantage.

Pour vous, lorsque vous voyez des plantes cultivées ou non cultivées, aquatiques ou terrestres, avec fleurs ou sans fleurs, reconnaissant dans ces petits objets le grand Être, admirez et aimez de plus en plus le Créateur. Considérez comment parmi les arbres qu'il a créés, les uns sont toujours verts, les autres se dépouillent. Parmi ceux qui sont toujours verts, les uns perdent leurs feuilles, les autres les conservent. L’olivier et le pin perdent leurs feuilles, quoiqu'ils n'en changent qu'insensiblement, de sorte qu'ils paraissent ne jamais se dépouiller de leur feuillage. Le palmier garde toujours les mêmes feuilles, depuis qu’il a pris son accroissement jusqu’à la fin. Examinez encore comment, le tamarin est, pour ainsi dire, une plante amphibie, étant compté parmi les plantes aquatiques et se multipliant dans les déserts. Aussi Jérémie compare-t-il avec raison à cette plante ces caractères vicieux qui balancent entre le bien et le mal (Jérémie 17,6).

Que la terre produise. Ce peu de paroles fut sur-le-champ une nature universelle et un art merveilleux, qui, plus promptement que la pensée, firent naître une infinité de productions diverses. Ces mêmes paroles imprimées maintenant encore sur la terre, la pressent chaque année de montrer toute sa vertu pour produire des herbes, des plantes et des arbres. Car de même que certains instruments de jeu, d'après un premier coup, forment ensuite plusieurs cercles et tournent plusieurs fois sur eux-mêmes : ainsi la nature, d'après un premier ordre, a reçu une première impulsion, qui a continué dans une longue suite de siècles, et qui durera jusqu'à la consommation du monde.
Puissions-nous tous arriver à ce terme, chargés de fruits et remplis de bonnes œuvres, afin que, plantés dans la maison de notre Dieu, nous fleurissions à l'entrée des demeures éternelles (Psaume 91,14), en Jésus-Christ notre Seigneur, à qui soient la gloire et l’empire dans les siècles des siècles.

Amen.

Saint Basile de Césarée
Cette homélie est la Cinquième des Six composant l'Héxaiméron sur l'Œuvre de Dieu en Six Jours.