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Homélie

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Le Débiteur impitoyable

Onzième dimanche après la Pentecôte
Première lettre de saint Paul aux Corinthiens chapitre IX, versets 2 à 12
Évangile selon saint Matthieu chapitre XVIII, versets 23 à 35

Homélie prononcée par le Mgr Joseph Pop le 31 août 1997 à l’occasion du nouvel an ecclésial.

Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit,

Le Débiteur impitoyableAprès des années et des années de relecture des mêmes évangiles tout au long des dimanches de l’année, on pourrait craindre de ne plus savoir quoi puiser à l’intérieur de l’Évangile. Mais voilà que cette crainte s’avère sans fondement, parce que l’Évangile n’est pas seulement un message qui nous est transmis, ce n’est pas seulement la Parole du Christ, la Parole de Dieu qui nous est lue : c’est une porte qui s’ouvre devant nous pour la vie éternelle. Oui, je pense que l’Évangile d’aujourd’hui – comme le ferait le visage de l’autre ou toute relation humaine – ouvre devant nous une porte vers l’éternité.

Il est clair que dans la compassion de ce roi faisant les comptes avec son serviteur, nous trouvons le Christ. En effet, ce maître n’a pu remettre la dette énorme de son serviteur que par la Croix. Pourquoi ? Parce que la Croix est la brèche qui rend possible tout pardon en ce monde. Et si, de l’autre côté, le serviteur n’adopte pas le même comportement, c’est parce qu’il n’a pas su franchir cette brèche entre lui et Dieu, entre lui et l’autre.

J’aimerais aujourd’hui vous parler un peu de l’amitié. Nous sentons bien que, dans ce texte, cette dette est beaucoup plus que de l’argent, et je crois que ce qu’il faut voir ici, c’est l’amitié. Nous oublions souvent que le meilleur exemple d’amitié dans notre vie, c’est l’amitié du Christ.

« II n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour son ami »(1) disait le Christ, et il a donné sa vie pour nous. Il est vraiment notre ami, notre meilleur ami.

Saint Basile le Grand distinguait trois types de relation entre nous et Dieu : Nous pouvons accomplir les commandements du Christ par peur du châtiment, et alors nous devenons esclaves. Nous pouvons accomplir les commandements par intérêt, avec l’espoir d’être payé en retour, et alors nous ne sommes que mercenaires. D’une certaine manière, on peut avoir l’impression que l’Écriture et la parole du Christ nous incitent soit à avoir peur, soit à agir par intérêt pour recevoir la vie éternelle. Mais si l’on agit pour éviter le châtiment ou pour être payé, le danger est d’oublier de mettre le cœur à l’intérieur de notre travail et à l’intérieur de nos relations de travail. Et ces relations deviennent à la limite schizophréniques, parce que nous restons en fait hors de la relation, fermés sur nous-mêmes.

Dans le troisième type de relation, nous agissons par amour de Celui pour lequel nous œuvrons. Et par l’instauration du désintéressement entre moi et le Seigneur, entre nous et Dieu, nous parvenons à cet état d’amitié, qui est comme un état d’enfance, parce que l’amitié passe au-delà de tout intérêt. Ce que nous voyons aujourd’hui dans cet évangile, la porte qui s’ouvre devant nous, c’est la porte de la compassion avec celui qui a une dette envers nous. Et nous avons tous des dettes les uns envers les autres, surtout en tant que chrétiens, en tant que membres d’une même communauté, et des dettes souvent beaucoup plus importantes et beaucoup plus intimes que ce qui paraît à l’extérieur.

Mais voilà, nous n’avons pas toujours les yeux pour voir et se sentir redevables, et nous risquons de nous trouver comme le serviteur impitoyable. Heureusement – peut-être certains diront-ils malheureusement – la porte de la Croix s’ouvre entre l’autre et moi, elle seule peut projeter notre vie, nous projeter nous-mêmes dans la vie éternelle.

Non moins importante et chargée de sens spirituel est la prière que nous disons en ce nouvel an ecclésial dédiée au respect de la création : « Seigneur, sauve-nous de la pollution ! » C’est bien de crier au Seigneur : « Protège-nous contre le mal que nous faisons et garde-nous de continuer à polluer l’atmosphère ». Oui, il nous faut respecter cette atmosphère qui est un don de Dieu pour chacun de nous. Mais il y a une autre pollution beaucoup plus importante et dangereuse, qui touche profondément l’être de l’homme, et qui est la source de toutes les autres pollutions, c’est la pollution spirituelle.

D’une certaine manière, nous aimons voir les saints comme de grands filtres qui purifient l’atmosphère spirituelle de tout le mal. Mais je pense qu’aujourd’hui tout homme doit prier pour purifier cette atmosphère tellement polluée. Parce que de nos cœurs, de notre âme, de tout notre être, ne cessent de sortir – vers Dieu avant tout et vers les autres – toutes sortes de mauvaises pensées, de jugements, de contradictions, de malentendus, qui contribuent extrêmement à la pollution de l’atmosphère spirituelle, pollution qui elle aussi ne cesse de croître. N’attendons pas seulement des saints qu’ils purifient cette atmosphère. Purifions-nous nous-mêmes, et purifions nos relations non pas à l’extérieur, mais à l’intérieur de nos communautés. Ouvrons nos cœurs à cette amitié qui est le plus important don de Dieu sur cette terre. Ensuite, il nous sera plus facile d’aborder la brèche de la Croix, de devenir les proches du Christ sur la Croix, pour apprendre comment monter nous-mêmes sur la Croix. Parce qu’il est très facile de parler de la Croix et de l’invoquer, mais il est très difficile de monter soi-même sur la Croix.

Nous connaissons l’image du moine habillé dans ses vêtements et contre qui le diable envoie des flèches. On ne comprend pas tout de suite ce que sont ces flèches, mais on découvre petit à petit qu’elles arrivent lorsque nous nous dénonçons nous-mêmes, lorsque nous dénonçons notre misère intérieure, notre méchanceté, notre manque d’amour, lorsque nous nous voyons tels que nous sommes dans la lumière du Seigneur. Alors, le diable n’aime pas cela et il nous envoie ses flèches. Car en ouvrant notre cœur, en ouvrant notre être devant le Seigneur comme une fleur, nous pouvons recevoir la grâce, nous pouvons être sauvés, nous pouvons justement passer à travers cette porte qu’est la Croix.

Que Dieu nous aide, et qu’Il nous donne à tous de bonnes pensées et la prière à chaque moment de notre vie pour purifier l’atmosphère parfois si lourde qui existe dans le monde en général et dans le monde chrétien en particulier, afin de pouvoir passer ensemble à travers la porte du salut.

Amen.

Père Joseph Pop

Note

Cf. Évangile selon saint Jean chapitre XV, verset 13.