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Homélie

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EXALTATION UNIVERSELLE DE LA VÉNÉRABLE ET VIVIFIANTE CROIXExaltation de la Croix

Première épître aux Corinthiens I, 18-24 –
Évangile selon saint Jean XIX, 6-11, 13-20, 25-28, 30-35.

Homélie prononcée par le Père Alexandre Schmemann

Le P. Alexandre SchmemannLe 14 septembre, des siècles durant, lorsque la Fête de l’Exaltation de la Croix était célébrée dans les cathédrales, l’évêque prenait sa place au centre de l’église et, entouré d’un grand nombre de ses clercs, élevait majestueusement la croix bien haut, au-dessus de la foule, et bénissait les fidèles aux quatre coins de l’église, pendant que le chœur laissait éclater sa réponse, comme un tonnerre : « Seigneur, prend pitié ! » [Kyrie eleison !] C’était la célébration de l’Empire Chrétien, un empire né sous le signe de la Croix en ce jour où l’empereur Constantin-le-Grand eu la vision de la Croix haut dans le ciel et entendit les paroles « Par ce signe tu vaincras ! » ["In hoc signo vinces!"].

C’est la fête du triomphe du Christianisme sur les royaumes, cultures et civilisations, et c’est la fête de ce monde Chrétien qui, à présent, est en ruine, continuant à s’effondrer sous nos propres yeux.

Oui ! cet ancien et solennel rite sera à nouveau célébré cette année. Le chœur chantera encore avec joie que « La Croix est la puissance des rois, la Croix est la beauté de l’univers. » Mais aujourd’hui, la tumultueuse grande ville entourant l’église ne participe pas à ce triomphe caché, et elle en est complètement déconnectée. Ses millions d’habitants mèneront leur vie habituelle, avec ses hauts et ses bas, ses intérêts, ses joies et ses peines, sans la moindre référence à quoi que ce soit de ce qui sera en train de se dérouler dans le bâtiment de l’église.

Pourquoi donc alors continuons-nous à répéter les paroles parlant de triomphe universel ? Pourquoi chantons-nous et rechantons-nous sans cesse que la Croix est invincible ?

Hélas, nous devons admettre que beaucoup, beaucoup trop de Chrétiens sont incapables de répondre à cette question. Ils sont habitués à voir l’église en exil et en marge de la vie, exilée de la culture, de la vie, des écoles et de tout et de partout. Nombre de Chrétiens sont satisfaits et ne s’en font pas lorsque les autorités civiles leur permettent, avec condescendance "d’observer leurs rites" pour autant qu’ils se tiennent calmes et obéissants, et qu’ils n’interfèrent en rien dans la construction d’un monde où il n’y aurait ni le Christ, ni la foi, ni la prière. Ces Chrétiens fatigués ont presqu’oublié que le Christ a dit, la nuit où Il s’en alla vers la Croix : « Vous aurez à souffrir dans le monde. Mais courage ! J’ai vaincu le monde. »

Quant à moi, il me semble que nous continuons de célébrer l’Élévation de la Croix et répéter les anciennes paroles de victoire non pas simplement pour commémorer une vieille bataille qui a été gagnée, ou pour nous rappeler un passé qui n’existe plus, mais afin de réfléchir plus profondément sur la signification du mot "victoire" pour la Foi Chrétienne.

Il se pourrait bien que ce ne soit que maintenant, alors que nous sommes privés de tout pouvoir et gloire externe, de tout soutien de gouvernement, de richesse indicible, et de tous les symboles apparents de victoire, que nous sommes capables de comprendre que tout cela n’était, peut-être, pas l’authentique victoire.

Certes oui, la croix élevée au-dessus des foules, en ces temps-là, était couverte d’or et d’argent et ornée de pierres précieuses. Cependant, ni l’or ni l’argent ni les pierres précieuses ne peuvent effacer la signification originelle de la Croix en tant qu’instrument d’humiliation, de torture et d’exécution, instrument sur lequel un homme fut cloué, un homme rejeté de tous, épuisé de douleur et de soif.

Avons-nous le courage de nous demander à nous-mêmes : si tous ces royaumes Chrétiens et cultures Chrétiennes sont morts, si la victoire a été remplacée par la défaite, n’est-ce pas parce que nous, Chrétiens, étions devenus aveugles sur la signification ultime et véritable du plus important symbole du Christianisme ? Nous avions décidé que l’or et l’argent seraient autorisés à éclipser cette signification. Et nous avons de même décidé que Dieu désire nos cultes du passé.

Honorer la Croix, relever, chanter la victoire du Christ : est-ce que cela ne signifie pas, par dessus tout, croire dans le Crucifié et croire que la Croix est un signe d’une renversante défaite ? Car seulement parce qu’il s’agit d’une défaite, et dans la mesure où elle est acceptée comme défaite, que la Croix devient victoire et triomphe.

Non ! Le Christ n’est pas venu dans le monde pour remporter des victoires visibles, externes. Il S’est vu offrir un royaume, mais l’a refusé. Et au moment même où on Le trahissait et livrait à la mort, Il dit : « Crois-tu que Je ne puisse invoquer Mon Père, Qui M’enverrait à l’instant plus de douze légions d’Anges ? » Et pourtant, jamais le Christ n’a été plus Roi que lorsqu’Il marcha vers le Golgotha, portant Sa propre croix sur Ses épaules pendant que la foule remplie de haine et de moqueries L’entourait. Sa royauté et puissance n’ont jamais été aussi évidentes que lorsque Pilate L’amena devant la foule, vêtu de pourpre, Le condamna à la mort d’un criminel, une couronne d’épines sur Sa tête, et que Pilate dit à la foule enragée : « Voici votre roi ! »

Il n’y a que là que l’on puisse voir l’entièreté du mystère du Christianisme, car la victoire du Christianisme réside dans la joyeuse foi que c’est ici, à travers cet homme rejeté, crucifié et condamné, que l’amour de Dieu a commencé à illuminer le monde et qu’un Royaume s’est ouvert, que nul n’aura jamais le pouvoir de refermer.

Chacun d’entre nous, cependant, doit accepter le Christ et Le recevoir de tout son cœur, de toute son âme et de toute son espérance. Sinon, les victoires extérieures sont toutes sans intérêt.

Peut-être avions-nous besoin de cette défaite extérieure du monde Chrétien. Peut-être avions-nous besoin de la pauvreté et du rejet, pour purger notre foi de son orgueil terrestre et de sa confiance dans la puissance et victoire externe, afin de purifier notre vision de la Croix du Christ, élevée, exaltée et triomphante.

« La Croix est la beauté de l’univers » Car quelles que soient les ténèbres dans lesquelles les peuples se trouvent, et aussi grand puisse être le triomphe externe du mal en ce monde, le cœur sait toujours et entend les paroles : « Courage, J’ai vaincu le monde. »

Amen.

Père Alexandre Schmemann

Le Père Alexandre Schmemann est né en 1921 en Estonie. Après avoir émigré, il a étudié à l’Institut Orthodoxe de Théologie Saint-Serge à Paris. Il fut ordonné prêtre en 1946 et devint président de l’ACER. Après plus de quarante années passées au service de l’Église le Père Alexandre Schmemann s’est éteint, il y a bientôt vingt-cinq ans, des suites d’une leucémie le 13 décembre 1983 à New York. Prêtre, prédicateur, théologien et liturgiste, le Père Alexandre Schmemann restera une des figures marquantes du Christianisme de la seconde moitié du XXème siècle.


Cf. évangile selon saint Jean XVI, 33.

Cf. évangile selon saint Matthieu XXVI, 53.

Cf. évangile selon saint Jean XIX, 14.

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