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La fille de la Cananéenne

XXXVIe dimanche après la Pentecôte
Seconde épître aux Corinthiens VI, 16-VII, 1 - Évangile selon saint Matthieu XV, 21-28

Homélie prononcée par Père Boris à la Crypte le 24 janvier 1982

guérisonde la fille de la cananéenneAu nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,

En cette Semaine de prière pour l’unité des Chrétiens, je voudrais vous parler aujourd’hui de ce que cette foi signifie pour nous et de ce combien cette foi est l’élan même de notre vie vers Dieu, le mouvement infini de la créature vers son Créateur, la découverte aussi de la stabilité, de la permanence, de l’éternité, dirais-je, déjà donnée aujourd’hui en Dieu.

Celui qui croit ne marche plus à l’aveuglette, même s’il doit traverser les ténèbres, parce qu’il se fixe déjà dans le Seigneur, parce que son édifice intérieur est construit sur le roc. Dans l’Épître que nous venons d’entendre, saint Paul parle bien aussi de cette foi, et il commence par les mots « Veillez, demeurez fermes dans la foi ».

Les nouveaux baptisés ne font que la pressentir, ils ont encore un chemin à faire pour s’affermir dans cette foi à travers toutes les embûches, à travers tous les obstacles, tentations et doutes ; notre temps est tellement rempli de ces obstacles ! « Demeurez fermes dans la foi, soyez des hommes (c’est-à-dire "soyez adultes"), fortifiez-vous » .

Mais il ajoute aussi à cela, et je voudrais aussi insister sur cette seconde partie de la phrase du verset, « Que tout ce que vous faites se fasse avec charité ». Je voudrais tellement vous communiquer aujourd’hui l’urgence de redécouvrir et d’approfondir dans notre vie le lien de la foi et de l’amour, le lien de la foi et de la charité. Certes la charité qui ne serait pas construite, ni éclairée par la foi serait une charité incertaine, aveugle, une charité purement humaine sans fondement ni de sens en Dieu Lui-même. Mais la foi démunie de charité serait vaine, comme saint Paul nous le dit dans cette même Épître : « Si j’ai toute la foi à transporter les montagnes et à opérer des miracles et si je n’ai pas la charité, je ne suis rien, je suis un airain qui résonne, une cymbale qui retentit ».

Il me semble qu’en cette semaine de prière pour l’unité, nous avons besoin, nous autres orthodoxes, à la fois de nous affermir, de nous approfondir dans la foi, de faire peut-être aussi un effort pour l’amour, et en particulier pour l’amour de nos frères qui sont en dehors de l’Église orthodoxe. Je pense particulièrement aujourd’hui à cette lecture évangélique que nous venons d’entendre. Je pense à cet épisode douloureux et difficile même à accueillir, si on ne rentre pas dans le fond de ce mystère, de cette pauvre femme cananéenne qui suppliait Jésus de guérir sa fille tourmentée par un démon. Non seulement Jésus ne lui répond pas, mais quand elle insiste, Jésus lui parle durement : « Je n’ai été envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël », cela rappelle la Loi donnée par Dieu au Sinaï qui enjoignait aux enfants d’Israël de se garder de tout commerce, de toutes relations avec les païens, avec les gentils comme on les appelait. Israël voulait se garder de toute souillure, de toute infidélité parce que le danger de perdre ou de compromettre la foi était grand.

Ce danger demeure grand aujourd’hui aussi. Nous avons devant nous une Loi qui semble très dure et que Jésus assume.

« Je ne suis envoyé que pour les enfants, les brebis perdues de la maison d’Israël. » Non seulement Jésus l’assume, mais Il le rappelle d’une manière très dure et forte et c’est ainsi que nous arrivons au mystère propre de Jésus. C’est dans Sa vie même, c’est dans les relations mêmes aux êtres qu’Il dépasse la loi ; venant sur terre, Il manifeste l’amour infini, l’amour fou de Dieu envers l’homme, envers tout homme, et lorsque l’être humain est devant Lui, dans sa souffrance, dans sa solitude, dans son désarroi, mais aussi dans sa foi, alors la loi elle-même fond pour ainsi dire devant l’amour de Dieu qui est un amour toujours inventif, et sans limites.

Le peuple de Dieu était appelé à protéger le sanctuaire de toute infidélité et de toute impureté. Nous sommes, nous aussi, appelés à protéger notre Orthodoxie de toutes compromissions concernant la vérité et la foi. Un des signes les plus douloureux de cela n’est-il pas le refus du partage du repas eucharistique ? « Il n’est pas bien de prendre le pain des enfants, dit Jésus, et de le jeter aux petits chiens ». Et l’Église affirme par contre-courant aujourd’hui que nous ne pouvons pas ouvrir la table eucharistique quand il n’y a pas la pleine communion de foi. Il faut le dire avec franchise, et honnêteté.

Mais il y a quelque chose qui reste, il y a cet imprévu de Dieu, il y a le fait que si nous sommes appelés à protéger le sanctuaire divin et que nous nous rappelons la parole de saint Paul que rien d’impur ou rien d’injuste n’entrera dans le Royaume de Dieu, le Royaume de Dieu est un brasier d’amour, Dieu est un soleil d’amour, un soleil qui rayonne de Jésus Lui-même sur les bons et sur les méchants, sur les purs et sur les impurs, sur les justes et sur les injustes, sur les orthodoxes et sur les hétérodoxes. Par conséquent ce soleil de Dieu qui rayonne dans le monde, c’est Son Amour, Son Amour infini qui ne connaît pas de limites et qui répond à l’appel de tout homme.

Il faut donc que notre Église, que nos Églises et que l’Orthodoxie en particulier, soient à la fois témoins de la foi de l’Église, de la Tradition, dans toute l’exigence de cette foi et de cette Tradition de tous les temps, parce que nous sommes liés et unis non seulement dans l’espace, mais aussi dans le temps, avec tous nos Pères, avec tous ceux qui nous ont préparés, qui nous ont amenés au monde, qui nous ont engendrés dans la foi. Et l’Orthodoxie insiste, rappelle toujours de nouveau, à temps et à contretemps, l’importance de la Tradition, l’importance de ce terme même d’Orthodoxie qui signifie une exigence profonde de la foi.

Mais tout cela n’est possible, et ne signifie quelque chose aux hommes et au monde que si nous inventons des gestes d’amour. Il ne nous est pas actuellement encore donné de partager le calice eucharistique, mais qu’au moins nous ne disions pas cela d’un ton froid et désabusé comme si cela nous appartenait, et que nous n’avons cure des autres. Nous devons transmettre à travers notre parole quelque chose de l’amour de Dieu qui allait et qui mangeait et buvait avec les voleurs, avec les pécheurs, avec les publicains et avec les pécheresses. Si Lui faisait cela, il faut que nous ayons le respect de ceux qui désirent communier et que nous ayons de la délicatesse envers tous ces chrétiens non orthodoxes qui viennent souvent, qui découvrent quelque chose de l’Orthodoxie, et qui peut-être, en raison même de leur humilité et de leur désir de Dieu, nous devanceront eux aussi dans le Royaume.

Je crois par conséquent que cet Évangile d’aujourd’hui nous concerne nous autres orthodoxes particulièrement. Je voudrais vous dire avec toute la certitude de mon cœur que nous devons allier, mettre ensemble dans notre vie, cette double exigence de Dieu, l’exigence de la foi et l’exigence de l’amour. Que chaque parole, que chaque témoignage de l’Orthodoxie et de notre foi, puisse passer ainsi par l’amour qui est en nous. Car sans amour, sans souffrance véritable pour les autres, notre parole sera un contre-témoignage.

Amen.

Père Boris

Cf. première épître aux Corinthiens XVI, 13-16.