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Homélie

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icône du Fils prodigueEpître : 1 Corinthiens VI, 12-20
Évangile selon saint Luc XV, 11-32.

Le Fils prodigue

Homélie prononcée par père René en février 1987 à la crypte.

"Moi je suis ici à mourir de faim". Voici l’évidence, évidence tragique, qui s’impose au fils prodigue. Doté de tous les biens par son père, mais avide d’en user à sa guise, il se trouve après une vie de dissipation, dans un dénuement total. Alors lui reviennent les souvenirs de sa vie première, où même les journaliers de son père avaient du pain en abondance.

Ce retour du fils prodigue sur son passé est la réflexion d’un homme en proie à la famine. Si le fils prodigue prend la décision de revenir chez son père, c’est avant tout pour assurer sa subsistance et sa survie. Or, cette intention, d’aucuns la jugent terre à terre et s’en surprennent.

C’est pourtant le comportement habituel des hommes. Le secours des âmes commence par celui des nécessités les plus immédiates. Jésus n’a pas été indifférent à une telle préoccupation. Quand il ressuscite la fille de Jaïre, "Donnez-lui à manger" dit-il aux parents. Quand Il aperçoit autour de Lui les foules affamées, Il les prend en pitié et dit à Ses disciples : "Donnez-leur à manger". Et ne déclare-t-Il pas que c’est sur la façon dont nous aurons nourris ceux qui ont faim qu’Il nous jugera au Jugement dernier ? Si subvenir à toute détresse est une nécessité pour tous, il n’y a pas lieu de s’étonner que le fils prodigue ait voulu retourner chez son père d’abord pour se nourrir, c’est-à-dire pour ne pas mourir.

Car la nourriture est la vie même que Dieu nous donne. Cette vie, Dieu nous la donne à notre naissance. Il ne cesse de l’assurer ensuite, Lui qui, dit le psalmiste, "donne le pain aux affamés" , Lui qui "dispense à tous la nourriture en temps opportun, qui ouvre Sa main généreuse et comble toute créature des dons de Sa sollicitude" . La nourriture n’est pas le symbole de la vie, elle est la vie même que nous recevons de Dieu.

Mais la nourriture n’est pas seulement l’aliment matériel du corps. "Les Hébreux ont mangé la manne au désert, dit Jésus, et pourtant ils sont morts" . Cette manne ne faisait que préfigurer la vraie nourriture, la Parole de Dieu : "Il t’a fait manger la manne [...] afin de faire savoir que l’homme ne se nourrit pas seulement de pain, mais de tout ce qui sort de la bouche de Dieu" . Quand le fils prodigue s’écrie : "Je suis ici à mourir de faim", il n’exclut aucune des nourritures sans lesquelles il ne peut vivre.

Autant que de pain, il a faim d’amour, faim de l’amour vivifiant qu’il trouvait auprès de son père, faim de l’amour que lui vouait son père. Si le père dit à l’aîné : "Mon enfant, toi tu es avec moi, tout ce qui est à moi est à toi", combien autant – si ce n’est combien plus – désire-t-il le redire au cadet prodigue. Le fils prodigue meurt non seulement d’inanition, mais de solitude et de manque d’amour. Le père par sa seule présence est source de vie parce que source d’amour. Le fils n’a aucune capacité propre à se subvenir à lui-même. Pour lui, la rupture d’avec son père, il le comprend enfin, c’est la mort, mort corporelle certes, mais par-dessus tout anéantissement de l’âme et de l’esprit.

Le Fils prodigue refait l’expérience d’Adam. Adam en communication avec Dieu au paradis. Adam en osmose infuse avec l’amour de Dieu au paradis. Adam en union intime avec l’Esprit de Dieu au paradis. Adam comblé de la profusion des dons de Dieu au paradis. Puis Adam en exil sur terre. Adam volontairement coupé de la source divine de vie et d’amour. Adam affamé même de la nourriture la plus primordiale. Adam plongé dans la déréliction de la solitude.

Mais la faute de l’homme ne peut être plus grande que l’amour de Dieu. De même que le fils prodigue sait de connaissance sûre qu’il retrouvera le pardon de son père, de même la sollicitude amoureuse de Dieu pour nous ne cesse de nous entourer malgré nos infidélités et l’indocilité de notre cœur.

Le fils prodigue rentre en lui-même. S’il trouve dans la souffrance de la faim la raison première de sa contrition, celle-ci est profonde et entière. C’est de tout son cœur qu’il revient à son père, car il reconnaît l’étendue de son erreur et confesse hardiment sa faute. Aussi le père ne mesure pas son pardon. Fou de bonheur – l’amour fou de Dieu – il se précipite au-devant du fils déjà pardonné et lui restitue toutes ses prérogatives de vie et d’amour.

C'est pourquoi il nous faut comprendre le message de nos souffrances. Loin d’ajouter à nos amertumes et à notre désespoir, comme cela se produit hélas parfois, loin plus encore d’oser en faire le reproche à Dieu, nos souffrances sont là pour nous rappeler le drame de notre situation. Elles sont là pour nous saisir et nous arracher au non-sens habituel de notre vie, pour ouvrir nos yeux à l’absurdité mortelle d’une existence séparée de Dieu, coupée de l’amour et de la seule vrai vie. Elles sont là parce qu’en dehors de Dieu il n’y a qu’échec et mort.

Comme le père du prodigue, Dieu est dans l’attente de notre repentir. Non d’un repentir servile, mais du cri d’amour de nos cœurs blessés, du cri d’amour d’homme qui se retrouvent enfants de Dieu, enfants enfin libres ou plutôt qui demandent à être libérés d’eux-mêmes, de notre cécité, de notre impéritie. Nous perdons notre vie dans la futilité et la dispersion, et nous croyons Dieu absent, au loin dans son ciel. Nous osons parfois Le trouver indifférent à notre sort. Mais Dieu est toujours présent. Dieu est toujours auprès de nous. Dieu, qui prend soin de nourrir les oiseaux du ciel, Dieu, qui même si un père terrestre pouvait donner une pierre à son fils au lieu de pain, Lui ne donne que de bonnes choses à Ses enfants, Dieu, qui a pour nous des entrailles de miséricorde, Dieu s’inquiète toujours de chacun de nous, invisiblement mais inlassablement présent auprès de nous, d’une présence sensible et évidente si notre cœur désire vraiment Le rechercher de toutes nos forces.

Dans l’attente de notre retour Dieu précède déjà notre repentir. Il n’accepte pas de nous voir abandonnés à nous-mêmes. Il frappe à la porte de notre cœur pour nous hâter. Dieu veut nous ramener à Lui pour nous arracher à la mort et nous rendre à la vie.

Et à quelle vie ! À la vie divine elle-même ! Le père du prodigue rend par amour à son fils toutes les prérogatives de sa gloire. Il le revêt de la robe, la robe de l’innocence retrouvée, car le pardon du père efface le péché du fils. Il lui remet l’anneau, le sceau de son amour, la marque de l’amour que le fils avait méprisé mais qu’il lui rend intact. Il lui donne les sandales qui le libèrent pour l’éternité de la poussière de la mort. Il le rend à la vie, comme il veut nous rendre nous-mêmes participant à la vie divine. Il lui redonne sa place de fils, comme il veut nous introduire nous-mêmes dans sa filiation. "Vous êtes des dieux", nous rappelle Jésus, car Dieu n’est pas le Dieu des morts mais des vivants.

Oui ! À condition de démasquer en nous nos mensonges, à commencer par l’idolâtrie de notre propre moi. À condition qu’ayant ramené notre cœur, nous l’offrions en entier à l’amour brûlant du Père comme à un feu purificateur. Alors nous aussi entendrons prononcer sur nous la parole d’absolution, de vie et de salut : "Mon fils que voilà était mort et il est revenu à la vie ; il était perdu et il est retrouvé !".
Amen.

Père René


Cf. Psaume 145, 7.

Cf. Psaume 144, 15-16.

Cf. évangile selon saint Jean VI,

Cf. Deutéronome VIII, 3.

 

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