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Dimanche du carnaval - Dernier jour de viande
1 Corinthiens VIII, 8 - IX, 2
Évangile selon saint Matthieu XXV, 31-46
Au nom du Père et du Fils et du Saint Esprit,
Il faut rappeler que cette lecture de l’Évangile est, bien sûr, une parabole, dont nous devons nous efforcer de retirer le sens intérieur car elle a et gardera toute son actualité jusqu’à la fin de temps. Tous et chacun de nous sommes concernés quotidiennement et constamment par ces paroles de Jugement,
Oui ! Le Seigneur vient ici : « Quand le Fils de l’homme viendra dans la gloire entouré de ses saints anges Il s’assiéra sur le trône de Sa gloire », Il siégera sur un trône pour le jugement. Ce jugement se présente comme une séparation des brebis d’avec les boucs, comme une sélection, comme un tri. Mais il ne s’agit ni d’un tri arbitraire ni d’un tri opéré de l’extérieur. Ce n’est pas non plus un tri qui ne connaîtrait que la réalité historique de la vie de chacun de nous, ne considérant que la succession des événements de notre vie.
C’est aujourd’hui, ici et maintenant, que pour chacun de nous se tri s’opère. Ce tri n’est pas seulement un choix, une décision, un jugement établi par Dieu, c’est nous-mêmes qui portons la responsabilité et le fardeau de nos actes et qui, en définitive, disons au Seigneur "oui" ou "non", ou bien encore "ni oui ni non" comme des tièdes qui refusent de s’engager.
Dans l’histoire de la Chrétienté, cette parabole a, hélas, pesé très lourdement sur la conscience des chrétiens, mais aussi sur la conscience populaire, voire sur l’inconscient collectif. Il en a souvent émané l’image menaçante d’un Dieu qui juge avec rigueur et qui sanctionne avec sévérité. Combien souvent les prédicateurs étaient là pour bien inculquer aux fidèles cette crainte du jugement et par conséquent inspirer à leur auditoire cette peur des châtiments éternels et du feu inextinguible. Combien souvent les prédicateurs ont cru bon d’inspirer la terreur par l’évocation du Jugement Dernier pour nous encourager à faire le bien et pour nous faire fuir le péché. Quelles que soient leurs bonnes intentions, la crainte de la sanction ne doit pas passer au premier plan car il faut reconnaître que, dans cette triste perspective, le bien que nous faisons ne puise plus sa source dans l’amour. Dès lors, les bonnes oeuvres que nous accomplissons ne sont plus suscitées par la reconnaissance du Seigneur dans l’autre, mais par la crainte des souffrances et la terreur que nous inspire le châtiment.
Après avoir écarté cette image regrettable, il importe de pénétrer plus en profondeur dans cette parabole et porter notre attention sur ce mystère de l’identité du Christ avec les pauvres, les malheureux, les laissés-pour-compte.
Dans le mystère du Christ, nous pouvons en effet distinguer diverses modalités de Sa présence dans le monde, dans l’Église et dans les coeurs humains. Tout d’abord, le Christ a revêtu notre humanité et a vécu dans le monde. Puis, Il est ressuscité, fut élevé aux Cieux. Depuis, le Christ siège en tant que Dieu-homme à la droite du Père pour toujours, mais en même temps, comme Il nous l’a promis « Et voici, je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde. », le Christ est parmi nous dans le mystère de l’Église et dans la divine eucharistie.
Saint Paul illustre la Présence du Christ dans l’Église par différentes images, le Christ est parmi nous comme la tête de l’Église, le chef de l’Église et l’Époux de l’Église. Bien sûr, il y a aussi la Présence du Christ dans la liturgie, dans la Parole de Dieu et la Sainte Eucharistie. Tout d’abord, nous vivons sa Présence dans la Parole de Dieu telle que nous l’entendons dans l’Évangile parce que le partage de la Parole de l’Évangile est aussi une communion véritable à la Présence du Seigneur. Puis, nous faisons l’expérience de sa présence dans la divine communion eucharistique lorsque nous nous approchons du saint calice et nous recevons le Corps et le Sang du Christ. Comme le soulignait saint Nicolas Cabasilas, un grand auteur spirituel du XIVe siècle, dans la sainte eucharistie ce n’est pas nous qui assimilons le Christ à nous, mais c’est le Christ qui nous assimile à Lui-même.
Mais il est une autre manière encore par laquelle le Christ est avec nous jusqu’à la fin du monde. Le Christ s’identifie avec les plus pauvres et avec les plus malheureux. Ce n’est pas nous qui opérons cette identification dans un regard de pitié, le Christ ne nous demande pas si nous voulons que cette identité se fasse, le Christ fait Lui-même le choix de cette identité. Par conséquent, il ne s’agit pas de savoir si ces pauvres et malheureux ont la foi en Dieu, s’ils connaissent le Christ, s’ils ont un certificat de baptême, s’ils sont orthodoxes ou catholiques. Simplement ce sont des malheureux, des pauvres, des personnes qui souffrent dans leur âme ou dans leur chair. Je dirais que par prédilection le Seigneur choisit d’être avec eux, de s’unir à eux, d’être en communion avec eux. Le Seigneur pénètre tellement en eux qu’en définitive nous ne percevons plus qui est le pauvre et où est le Seigneur, c’est là le mystère de l’identification que nous enseigne la Parabole du Jugement Dernier.
Saint Jean Chrysostome, en particulier, a beaucoup parlé à ce sujet, il affirme deux présences réelles du Christ, deux mystères de la transformation du Christ : D’une part, sacramentellement, dans le Pain et le Vin devenant Corps et Sang du Christ et d’autre part dans le pauvre, dans le plus petit de nos frères. « Toutes les fois que vous avez fait ces choses à l’un de ces plus petits de mes frères, c’est à moi que vous les avez faites, […] toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites ». C’est aussi une présence réelle car le Christ choisit d’être en eux.
Parfois, si l’Esprit Saint illumine notre propre coeur, si c’est à la lumière de l’Esprit que nous tournons notre regard sur ces pauvres et ces laissés-pour-compte, alors l’oeil de notre coeur devient capable de discerner le visage meurtri mais aussi glorieux du Christ
De jour en jour, il nous faut apprendre à percevoir cette identité car c’est de jour en jour que cette présence du Christ se réalise. Ainsi, c’est de jour en jour que le Jugement de Dieu s’accomplit en nous quand nous n’avons pas reconnu la venue du Christ, quand nous n’avons pas été sensibles à sa grande présence. Il n’y a pas, en effet, de plus grande présence du Christ que dans ceux auxquels Il veut s’identifier.
Saint Paul parle, lui aussi, de cela. Lorsque je prépare une prédication d’évangile, quand je m’interroge sur le lien entre l’épître et l’Évangile du jour, il m’arrive souvent d’être sensible à une consonance, à une résonance. Eh bien, aujourd’hui nous avons entendu une lecture à la fin du chapitre VIII de la première épître de saint Paul aux Corinthiens. Saint Paul met notamment en garde contre ceux qui fort de leurs certitudes et croyant qu’ils ont la connaissance peuvent se permettre de manger des aliments souillés par le sang des sacrifices offerts aux idoles. À cette occasion, saint Paul dit en substance « Moi, peut-être ai-je la connaissance et je ne crains rien même si je mange. Mais si je mange ces aliments souillés je blesserais, je scandaliserais ou j’induirais en erreur le pauvre. Par le fait même, ma liberté deviendrait une pierre d’achoppement pour les faibles ». Saint Paul est soucieux des faibles au point qu’il s’engage personnellement « et si véritablement ce que je fais est un scandale pour les faibles alors, plus jamais de tout ma vie je ne mangerais de viande sacrifiée aux idoles. Car, il vaut même mieux que je ne mange jamais de viande plutôt que soit scandalisé et que tombe ce faible pour lequel le Christ est mort. » Alors saint Paul conclut « En péchant de la sorte contre les frères, et en blessant leur conscience faible, vous péchez contre le Christ. » Cela signifie que ce n’est pas seulement le bien que nous faisons au pauvre, au petit, au faible que nous faisons au Christ lui-même en eux, ce n’est pas seulement le bien que nous ne faisons pas que nous ne faisons pas au Christ, mais c’est aussi le mal que nous faisons. Quand nous suscitons la peine, le scandale, le trouble, quand nous risquons de faire tomber le pauvre, le petit, le faible, en tout cela nous portons atteinte au visage et au corps du Christ,
Et on peut dire ainsi que le Christ a porté en lui toutes nos blessures et toutes nos faiblesses, par conséquent nous devons veiller à ce que chaque mouvement de notre être soit un mouvement d’amour. Voilà pourquoi je reviens à ce que je disais au début au sujet des sentiments de crainte qui nous poussent à bien faire. L’Évangile d’aujourd’hui nous rappelle que le bien-faire n’a aucune valeur devant le Seigneur si ce bien-faire ne jaillit pas d’un coeur compatissant.
Et ce coeur compatissant, véritable moteur de notre vie, nous est façonné par l’Esprit Saint. Le saint prophète Ézéchiel nous dit « J’ôterai de leur corps le coeur de pierre, et je leur donnerai un coeur de chair » c’est-à-dire un coeur vivant, animé, brûlant. C’est l’Esprit Saint qui transforme notre propre coeur en un coeur sensible et palpitant. L’Esprit Saint nous ouvre les yeux pour nous rendre aptes à voir la tristesse et le malheur des autres, l’Esprit Saint nous insuffle la force véritable, c’est-à-dire la force d’aimer. Quand notre coeur profond est transformé par l’amour de Dieu alors tout ce que nous ferons jaillira de là, tous nos actes seront des élans d’amour. Animés de la force intérieure de l’amour, dotés d’un coeur de chair, tout ce que nous faisons devient geste d’amour, de douceur, de tendresse, de pardon et de consolation.
De jour en jour, il nous faut veiller à offrir notre coeur et nos yeux à l’action de l’Esprit Saint. De jour en jour, car le Seigneur nous dit « Maintenant est venu le Jugement de ce monde ». Oui ! C’est maintenant. Aujourd’hui, maintenant, à cet instant même – et jour après jour – le jugement de Dieu s’accomplit sur chacun de nous.
Je rappellerais enfin cette parole du Seigneur : « Celui qui écoute ma parole, et qui croit à Celui qui m’a envoyé ne verra pas de jugement, il est déjà passé de la mort à la vie ». Ainsi cette parabole du Jugement nous entraîne au-delà d’elle-même en soulignant la nécessité et l’urgence d’une intériorisation. Elle nous exhorte à approfondir dès maintenant le mystère même de l’amour et le mystère même du Christ qui est là parmi nous aujourd’hui.
Amen.