Père Boris Bobrinskoy

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Le Mauvais riche

Épître aux Galates VI, 11-18 - Luc chapitre VI versets 19 à 31 et Commentaire patristique par saint Jean Chrysostome

Homélie prononcée par Père Boris le 28 octobre 2007 à la crypte

La Parabole du Mauvais riche et de LazareAu nom du Père, et du Fils et du Saint Esprit, Amen.

Tous, nous connaissons bien cette parabole du mauvais riche – n’est-ce pas tout simplement du riche ? – et du pauvre Lazare. Nous l’entendons d’année en année et la leçon directe la plus évidente est une exhortation à l’amour, à la miséricorde pour le prochain. L’Évangile de ce dimanche est d’abord un appel à la compassion pour les plus pauvres.

Aujourd’hui, je voudrais vous montrer que dans cette parabole il y a plus que la parabole elle-même. Ce que Jésus nous présente comme une fable intemporelle fait, me semble-t-il, irruption dans l’histoire des hommes. Prolongée par les événements historiques, cette parabole se dépasse elle-même et s’ouvre sur une dimension prophétique.

Pour illustrer ce dépassement, reprenons le déroulement du récit.
Dans un premier temps, nous sommes saisis par le contraste de l’opulence face à la misère qui fait écho à celui de la dureté de cœur face à la souffrance.
En effet, nous assistons, dans une riche propriété, au spectacle du riche attablé à une table débordante et fastueuse. Puis, juste à sa porte, nous observons la misère, la faim, et la maladie de ce pauvre couvert d’ulcères. Comment ne pas être ému par le détail souligné par l’évangéliste « même les chiens viennent lui lécher les plaies. » ?

D’emblée, ce message de la parabole ne manque pas de tous nous interpeller de jour en jour, d’instant en instant, car nous ne pouvons pas rester insensibles à l’appel qui nous est adressé aussi bien dans la lecture de l’évangile que dans la réalité quotidienne du monde qui nous entoure.

Ensuite, les deux protagonistes viennent à mourir. Et le contraste sera tout aussi cru mais renversé. En effet, le Seigneur précise dans cette parabole que les anges emportent le pauvre Lazare dans le sein d’Abraham. "Les anges", cela signifie que Lazare a été élevé vers la béatitude, et "le sein d’Abraham" signifie pour l’ancien Israël le Paradis. Lazare est conduit dans un lieu de bien-être qui préfigure le Royaume. Certes, le terme de "Royaume" n’apparaît pas encore mais il est là en filigrane dans le "sein d’Abraham". Et simultanément, après son trépas, le riche se retrouve dans l’Hadès, c’est-à-dire dans l’Enfer, en souffrance, tourmenté par les flammes.

C’est alors un dialogue inattendu qui s’instaure. Il importe, en effet, de noter qu’entre le sein d’Abraham et l’Enfer ne se dresse ni une frontière absolue ni un écran impénétrable : Du tréfonds de l’Enfer, lorsqu’il lève les yeux le riche peut apercevoir Abraham. Il le voit, lui adresse même la parole et Abraham l’entend. Une véritable discussion se noue entre eux : « Père Abraham – Mon enfant » lui répondra Abraham. Et ce premier échange révèle qu’il y a bien là une paternité. Une paternité complexe : vraie d’un certain point de vue car dans la parabole d’aujourd’hui, Abraham est évidemment symbole du Père céleste ; mais également, une paternité hélas, gâchée, avortée, perdue parce que ce riche a laissé passer l’occasion de la vivre. On pourrait dire qu’au contraire du fils prodigue le riche n’a pas compris qu’il lui fallait faire retour vers le père.

Si la séparation entre l’Enfer et le Paradis n’interdit pas le dialogue, il y a, semble-t-il, comme Abraham le précise d’ailleurs, un fossé infranchissable : « Il y a entre vous et nous un grand abîme afin que ceux qui voudraient passer d’ici vers vous ou de là vers nous ne puissent le faire. »

« Fossé infranchissable, ai-je dit, semble-t-il ». "Semble-t-il" parce que nous savons qu’un seul franchira ce fossé et le fera pour toujours. En effet, le Seigneur dans sa divino-humanité – c’est-à-dire non seulement comme dieu mais aussi comme homme – descendra aux enfers, et le troisième jour Il en remontera, ramenant avec Lui ceux qui, dans les lieux infernaux, étaient captifs.

Le cœur de cette discussion est la prière de celui qui est dans les enfers et qui craint pour les siens. Le riche prie Abraham d’envoyer Lazare dans la maison de son père prévenir ses cinq frères afin qu’ils ne soient pas emportés, eux aussi, dans ce lieu de tourments, et Abraham de répondre qu’ils ont Moïse et les Prophètes – c’est-à-dire la Bible – et que cela doit leur suffire. Et ici, le "mauvais riche" insiste de façon extraordinaire : « Non, père Abraham ; mais si quelqu’un des morts va vers eux, ils se repentiront » Abraham lui réplique : « S’ils n’écoutent pas Moïse et les Prophètes, ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un ressusciterait. »

À ce moment précis, la parabole dépasse la parabole. Par une coïncidence extraordinaire, elle se fait prophétique. Si, le riche reste anonyme, il n’est certainement pas fortuit que le Seigneur prenne soin d’indiquer le nom du pauvre, Lazare, car il est exceptionnel qu’une parabole indique le nom d’un personnage. Quand nous entendons le nom de cet homme qui est dans le sein d’Abraham nous sommes appelés à songer à cet autre Lazare, frère de Marthe et Marie, que Jésus fera ressusciter des morts. Par la coïncidence du nom le Seigneur éclaire au-delà la parabole.

Aujourd’hui, Abraham affirme « Ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait » et nous savons d’après le chapitre XII de l’évangile de Jean que lorsque Lazare aura été ramené à la vie par Jésus, nombreux sont ceux qui ne le croiront pas et certains voudront même le tuer. Saint Jean nous précise en effet : « Les grands prêtres décidèrent de tuer aussi Lazare parce qu’à cause de lui, beaucoup de Juifs s’éloignaient d’eux et croyaient en Jésus.  »

En cet instant tout à fait étonnant et extraordinaire, ce qu’Abraham affirme au sujet de Lazare s’accomplit véritablement dans le Lazare non pas de la parabole mais dans le Lazare historique : « Ils ne se laisseront pas persuader quand même quelqu’un des morts ressusciterait. »

Pour nous et pour tous les temps, nous pouvons reconnaître que la demande du riche a été exaucée et que Lazare est venu pour avertir ses frères. Oui, est venu bien plus que Lazare ! car le Lazare, frère de Marthe et Marie, est lui-même une figure du véritable Ressuscité.

Combien souvent dans le monde, nous aussi, nous ignorons le véritable Ressuscité, nous le rejetons. Combien souvent dans notre propre cœur, nous voulons l’ignorer, l’abolir, l’éliminer, voire le tuer. Ainsi le Lazare de la parabole est déjà l’image du Christ, la figure de Celui qui annoncera aux enfers la venue du Sauveur. Le Christ est le vrai Lazare. « Quand même quelqu’un ressusciterait », le Christ est ce "quelqu’un", il est le Fils de l’Homme. Il est, aussi, le vrai pauvre qui n’a pas où poser sa tête . Comme disent les Pères de l’Église, Jésus-Christ est le "Mendiant divin", celui qui frappe à notre porte et qui sollicite, quémande, implore notre amour.

Et combien souvent notre porte close, nous sommes là rassasiés de nos mets terrestres, satisfaits de toutes nos nourritures terrestres du corps et de l’âme, nous nous ne faisons plus attention à Celui qui se tient à notre porte. Ainsi, nous actualisons dans notre propre vie et nous personnifions le mauvais riche,

Pour nous tous, la leçon de cette parabole n’est pas simplement – ce serait trop facile – la vision des tourments de l’enfer qui nous rempliraient d’effroi et à cause desquels nous serions prêts à nous convertir pour ne pas brûler ni souffrir éternellement. Non ! la véritable leçon est la crainte, non pas des flammes, mais la crainte de ne pas reconnaître le divin mendiant dans les pauvres qui nous entourent. Ce dont nous sommes avertis ce n’est pas du châtiment mais du danger de nous enfermer dans notre bien-être matériel et de passer à côté de l’Essentiel, à côté de l’Unique Nécessaire.

Lazare est là, devant la porte, le riche ne lui laisse même pas les miettes de ses festins et ce sont plutôt les chiens qui lèchent les plaies du malheureux. Là encore, il y a un contraste qui souligne à quel point le cosmos tout entier est sensible. Toute la création, tout le règne animal et végétal est sensible à la venue sur terre du Logos divin, à l’incarnation du Fils de Dieu devenu Fils de l’Homme. Si le cosmos est sensible à Sa présence alors, nous aussi, nous devons être ouverts et attentifs à la présence du Christ particulièrement quand Il se manifeste à nous auprès des pauvres, des malades, des déshérités. Nous devons apprendre à discerner le Christ auprès de tous ceux qui sont dans le besoin, auprès de tous ceux qui souffrent, auprès de tous ceux qui sont couverts d’ulcères du corps et de l’âme.

Cet apprentissage quotidien est toujours à faire, à refaire et à parfaire mais, pour cela, nous ne sommes pas laissés à nos seules propres forces, le Seigneur nous prodigue Son Esprit Saint pour que nous puissions nous transformer nous-mêmes à tel point que la miséricorde jaillisse de notre propre cœur.

Amen.

Père Boris


Cf. évangile selon saint Jean XII, 10-11.

Cf. évangiles selon saint Matthieu VIII, 20 et saint Luc IX, 58.

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