Site de la Crypte

seraphin

Homélie

Revenir à la page "Quoi de neuf sur le site de la Crypte"     → Recevoir nos mises à jour

Saint Grégoire de Nysse

Grégoire de Nysse

Sur la Naissance de Jésus-Christ

La Nativité de Notre SeigneurSonnez de la trompette, dit David, au jour solennel de votre fête. Les ordres que nous donnent les divers enseignements forment des lois absolues pour ceux qui les entendent. Et puisque c’est aujourd’hui le jour solennel de notre fête, obéissons, nous aussi, à la loi et devenons les hérauts de cette solennité. La trompette, en cette loi, c’est la parole ; saint Paul nous invite à le croire, lorsqu’il dit que cet instrument doit émettre non pas des sons confus, mais des notes distinctes, qui ne laissent aucun trouble en l’auditeur. Rendons, nous aussi, mes frères, un son clair et limpide, aussi noble que celui de la trompette. La loi qui déjà, dans les figures de l’ombre, pressent la vérité, exige qu’à la fête des Tentes, l’on sonne de la trompette.

Or nous fêtons aujourd’hui le mystère de la véritable construction des Tentes. C’est en effet en ce jour qu’est bâtie la tente humaine par celui qui pour nous s’est revêtu d’humanité. C’est en ce jour que nos tentes, abattues par la mort, sont relevées par celui qui, au commencement, a construit notre demeure. Répétons à notre tour, le vers du psaume, mêlons nos voix aux superbes accents de David : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur. Comment vient-il ? Nul vaisseau, nul char ne l’amènent : il aborde en l’humaine vie par la pureté d’une vierge. C’est lui notre Dieu, c’est lui notre Maître qui nous est apparu : il vient organiser la fête, et tout couvrir de feuillages jusqu’aux cornes de l’autel. Nous savons bien, mes frères, quel mystère contiennent ces paroles : la création tout entière est comme l’unique temple du Maître de la création. Mais lorsque le péché survint, le mal triompha des hommes, ferma leurs lèvres, fit taire leurs voix joyeuses, interrompit les concerts de la fête ; la créature humaine cessa de participer aux réjouissances des anges. Résonnèrent alors ces trompettes de prophètes et d’apôtres, que la loi appelle cornes, parce qu’elles étaient formées d’un seul tenant, de cornes d’animaux. Sous les souffles de l’Esprit, elles proclamèrent, véhémentes, les paroles de vérité afin que s’ouvrît l’oreille des hommes que le péché avait rendu sourds, et qu’il n’y ait plus qu’une fête ; et les voix retentiraient à l’unisson, lorsque les feuillages relieraient le tabernacle de la créature inférieure aux puissances supérieures qui entourent l’autel céleste. Les cornes de l’autel spirituel sont, en effet, les puissances transcendantes et sublimes de la nature intellectuelle, les principautés, les royaumes, les trônes, les dominations. La nature humaine s’unit à ces dernières en une fête commune, par les scénopégies de la résurrection et le renouveau des corps les couvre de feuillages. Car ces feuillages sont comme une parure ou un vêtement, expliquent les initiés.

Élevons donc nos âmes jusqu’au chœur spirituel, et prenons David pour mener et diriger nos concerts ; disons avec lui cet hymne joyeux que nous chantions jadis, oui, répétons-le : Voici le jour qu’a fait le Seigneur, exultons et réjouissons-nous. En ce jour les ténèbres commencent à diminuer et les confins de la nuit reculent, refoulés par les rayons grandissants. Ce n’est point simple hasard, mes frères, si le solstice survient au jour solennel où la vie divine se manifeste aux hommes. Quel mystère la création n’enseigne-t-elle pas ici aux esprits un peu attentifs ! On dirait qu’elle élève la voix et apprend à ceux qui sont capables de l’entendre, ce que signifient la croissance du jour et le recul de la nuit au temps où vient le Seigneur. Il me semble, pour ma part, l’entendre tenir ce langage : ouvre tes yeux, homme : les mystères qui se cachaient dans le visible te sont révélés ! Vois-tu la nuit parvenir à ses bornes extrêmes, s’arrêter et reculer ? Entends-le de l’affreuse nuit du péché, qui s’était allongée jusqu’à ses dernières limites ; le péché, par toutes sortes de ruses, l’avait menée au comble de l’abjection. Mais aujourd’hui, ses progrès s’arrêtent : vaincue, elle recule pour bientôt disparaître. Vois-tu grandir les rayons de lumière et le soleil monter plus haut de que coutume ? Comprends que l’avènement de la vraie lumière illumine toute la terre des rayons de l’évangile.

Peut-être même, me semble-t-il, expliquerait-on assez bien que le Seigneur ne soit pas venu dès l’origine, mais qu’il n’ait daigné manifester sa divinité que dans les derniers temps : puisqu’il devait se mêler à la vie humaine pour purifier l’humanité de son péché, il lui fallait attendre que le mal se fût bien enraciné et que l’ennemi l’eût partout répandu. Alors, dit l’Évangile, il a porté la cognée à la racine des arbres. Ainsi font les médecins les plus habiles : tant que la fièvre brûle les organes et que l’infection continue de l’irriter, ils laissent progresser la maladie, jusqu’à ce qu’elle atteigne sa crise et tout ce temps ils tiennent le patient à une diète impitoyable. Ce n’est que lorsque le mal se stabilise qu’ils prescrivent un traitement : l’affection est alors tout entière déclarée. De la même façon, le médecin de nos âmes souffrantes attendait que la maladie du péché, qui avait terrassé la nature humaine, se fût entièrement étalée, afin que nul vice ne pût échapper à ses soins ; en médecine, l’on ne peut traiter que les troubles apparents. Pourquoi à l’époque de Noé, où toute chair s’était corrompue dans le péché, ne vient-il pas porter la guérison ? Le scandale de Sodome n’avait pas encore éclaté. Le Seigneur ne se montre pas davantage dans la catastrophe de cette cité. Trop de crimes se dissimulaient encore dans le cœur de l’homme. Où était Pharaon, l’ennemi de Dieu ? Où était l’indomptable méchanceté des Égyptiens ? Non, il n’était point temps encore (lors des horreurs égyptiennes, j’entends) que le rédempteur se mêlât à notre vie. Il fallait qu’éclatât le forfait des Israélites. Il fallait que le monde vit encore le règne des Assyriens et l’orgueil destructeur d’un Nabuchodonosor. Il fallait que surgît le massacre des fidèles, hideuse ronce de la fatale et diabolique racine. Il fallait que se déchaînât la rage de Juifs contre les saints de Dieu et que l’on tuât les prophètes, lapidât les envoyés, assassinât enfin Zacharie, entre le temple et l’autel. Ajoutez encore au catalogue de cette ignoble floraison, le massacre des enfants ordonné par Hérode. Le mal, jailli de la fatale racine, fleurissait alors dans toute sa verve, croissant et pullulant comme une végétation monstrueuse dans l’âme d’hommes que leurs crimes rendaient fameux, en leurs époques. Alors, comme dit saint Paul aux Athéniens, Dieu oubliant les temps d’ignorance, se manifesta aux derniers jours, lorsqu’il ne restait plus personne pour chercher et connaître Dieu. Quand tous les hommes s’étaient dévoyés, ensemble pervertis, quand tout avait sombré dans le péché, quand l’iniquité pullulait, quand les ténèbres du vice s’étaient étendues jusqu’à leurs limites dernières, alors survint la grâce ; alors se leva le rayon de la vraie lumière, alors brilla le soleil de justice sur les hommes enfoncés dans l’obscurité et l’ombre de la mort ; alors Dieu bras d’un coup de pied les mille têtes du dragon, les jeta au sol et les piétina.

N’allez point penser en considérant les misères de notre vie présente, que nous mentons lorsque nous disons que le Seigneur a répandu sa lumière sur le monde dans les derniers temps. Vous pourriez, en effet, m’objecter que, s’il a attendu que le crime ait atteint son paroxysme pour le détruire et l’extirper, il aurait dû l’enlever sans en laisser au monde la moindre trace. Or le meurtre, le vol, l’adultère, tous les crimes existent encore. Réfléchissons : un exemple familier nous aidera à dissiper le malentendu qui règne à ce sujet. Lorsque vous tuez un serpent, vous ne voyez point le corps du reptile mourir en même temps que la tête, qui perd la vie quand le cœur bat encore et que le corps est tout frémissant. Il ne se pas autre chose pour celui qui détruit le serpent : lorsque la bête est devenue énorme, monstrueuse, au fur et à mesure des générations, et qu’il lui écrase la tête, c’est-à-dire qu’il détruit les forces de la mort et ses millions de têtes, peu lui importe la queue ; les soubresauts qui agitent encore le cadavre, il les laisse aux générations futures pour tremper leur vertu. Qu’est-ce donc que cette tête qu’il écrase ? C’est celle qui porta la mort à l’homme en lui soufflant un conseil criminel et qui lui transmit son fatal venin en le mordant. Celui qui a anéanti la puissance de la mort, a brisé du même coup — je cite le prophète — la force que le serpent détenait en sa tête. La queue du monstre enroulée autour de nos vies, aussi [162] longtemps que l’homme subira l’attirance du mal, ne cessera de hérisser son existence des écailles du péché. Sa puissance est morte puisqu’on lui a fracassé la tête. Mais lorsque viendra le temps où doivent finir les soubresauts et cesser cette vie, comme nous l’attendons, alors c’en sera fait du corps et de la queue de l’Ennemi — c’est-à-dire de la mort. Le mal aura radicalement disparu et tous seront rappelés à la vie par la résurrection. Les justes accéderont à l’héritage céleste, mais ceux qui se seront empêtrés dans les liens du péché seront livrés au feu de la géhenne.

Revenons à nos réjouissances que les anges annoncent aux bergers, que les cieux racontent aux mages, que l’esprit de prophétie proclame par mille voix, afin que les mages en personne deviennent les hérauts de la grâce. Celui qui lève son soleil sur les justes et sur les injustes et qui répand sa pluie sur les méchants et sur les bons, a porté le rayon de la connaissance et la rosée de l’Esprit sur les lèvres les plus diverses : ces témoignages, si éloignés les uns des autres, nous convainquent mieux de la vérité. Tu entends l’augure Balaam prophétiser à pleine voix devant les étrangers : l’étoile de Jacob se lèvera. Tu vois les mages, ses descendants, observer, selon la prédiction de leurs ancêtres, le lever d’une étoile nouvelle, qui seule d’entre tous les astres, possède le mouvement et l’immobilité et combine ces deux vertus pour le service de Dieu. Les autres étoiles en effet ou bien ont une place fixée une fois pour toutes dans l’univers, et n’en bougent plus, ou bien poursuivent sans trêve leur course. La nôtre se déplace pour conduire les mages et s’arrête pour indiquer le lieu. Tu entends crier Isaïe : [163] un enfant nous est né, un fils nous est donné. Apprends de ce prophète la façon dont naquit l’enfant et dont un fils nous fut donné. Était-ce selon les lois de la nature ? Non, répond le prophète ; il n’est point assujetti aux lois de la nature, le Maître de la nature. Comment alors, dites-moi, l’enfant est-il né ? Voici : une vierge sera enceinte et enfantera un fils qu’elle appellera du nom d’Emmanuel, ce qui signifie : Dieu avec nous.

O merveille ! La Vierge devient mère et demeure vierge. Vois-tu ce prodige de la nature ? Les autres femmes ne sont vierges que si elles ne sont pas mères ; dès qu’elles enfantent, elles perdent leur virginité. Chez Marie, les deux attributs se concilient puisqu’elle est à la fois mère et vierge. La virginité ne l’empêche pas d’enfanter et l’enfantement n’abolit pas sa virginité. Il fallait bien que celui qui venait dans la vie pour arracher le monde à la corruption, prît naissance dans l’incorruptibilité. (On dit en effet d’une personne qu’elle échappe à la corruption si elle s’abstient du mariage). Je crois que le grand Moïse avait été averti de ce miracle, le jour où Dieu lui apparut sous la forme d’une flamme : le buisson était embrasé mais ne se consumait pas. Marchons, dit-il et allons voir ce prodige. Il n’indique pas, par ce marchons, un mouvement d’ordre spatial, mais la marche même du temps. Préfiguré dans le buisson en flammes, ce miracle, lorsque l’intervalle de temps se fut écoulé, se révéla clairement dans le mystère de la Vierge. Là, un buisson embrasé ne se consume pas ; ici, une vierge enfante la lumière sans subir d’atteinte. Et si le buisson préfigure le corps de la Vierge, mère de Dieu, tu ne dois pas rougir de cette comparaison : héritière de péché, toute chair est elle-même faute par la seule raison qu’elle est chair. Et le péché, dans la Bible, porte le nom d’épine. [164]

Mais si cette digression ne doit pas trop nous écarter de notre sujet, peut-être serait-il à propos, pour témoigner de l’incorruptibilité de la mère, d’évoquer ici Zacharie, l’homme qui fut assassiné entre le temple et l’autel. Ce Zacharie était prêtre et non un simple prêtre : Dieu l’avait doué de prophétie. La puissance de cette prophétie est annoncée dans le livre de l’évangile. Lorsque la grâce divine se frayait une voie chez les hommes, et cherchait à donner plus de vraisemblance à la naissance virginale, elle habituait les esprits incrédules à en accepter l’idée par des miracles moins importants. D’une femme stérile et âgée naît un fils. Cette naissance prélude au miracle virginal. Car de même qu’Élisabeth ne devient pas mère selon les normes de la nature, puisqu’elle a vécu et vieilli sans avoir d’enfant, mais que la naissance de son fils émane de la volonté divine, de même l’incrédulité que soulève la naissance virginale se résout si l’on y voit une intervention de Dieu. Le Fils de la femme stérile précédait le fils de la Vierge : avant de venir au jour, tandis qu’il était encore dans le ventre de sa mère, il tressaillit en entendant la voix de celle qui portait le Seigneur ; aussi, à peine le précurseur du Verbe fut-il né que le souffle prophétique rendit la parole à Zacharie. Et tout ce qu’il annonçait était prophétie de l’avenir. Initié par l’esprit prophétique à la connaissance des réalités secrètes, il connaissait le mystère virginal lorsque Marie accoucha sans perdre son intégrité, et dans le temple il maintint la mère qui n’avait point connu le mariage, dans le coin réservé aux jeunes filles. Il enseignait ainsi aux Juifs que le Créateur des êtres et le Roi de toute création tenait sous sa sujétion, avec toutes choses, la nature humaine qu’il conduit librement selon son bon vouloir, sans en être tributaire. Voilà pourquoi il était en sa puissance de produire une nouvelle naissance qui n’empêcherait pas la future mère de rester vierge. Il laissa donc celle-ci dans le temple à la place assignée aux jeunes filles ; ce coin se trouvait entre le temple et le voile. Lors donc qu’ils surent que le Roi de la création allait, selon le plan [165] de Dieu, prendre naissance chez les hommes, les Juifs craignirent de tomber sous l’autorité d’un monarque et ils assassinèrent l’homme qui leur prédisait cette naissance, en plein sacrifice, au pied même de l’autel. Mais nous nous sommes aventurés fort loin de notre sujet quand il fallait courir par la parole vers Bethléem, le bourg de l’évangile. Si nous sommes de véritables bergers et veillons sur nos propres troupeaux, c’est à nous que s’adresse la voix des anges qui nous annonce cette grande joie. Levons donc nos yeux vers l’armée céleste, contemplons le chœur des anges, écoutons leurs hymnes divins. Que chantent-ils en leur joie ? Gloire à Dieu dans les hauteurs, s’écrient-ils. Pourquoi la voix des anges glorifie-t-elle la divinité qu’ils contemplent dans les hauteurs ? Parce que, ajoutent-ils, la paix est sur la terre. Ils frémissent d’allégresse à ce spectacle, les anges. La paix sur la terre ! Celle-ci, hier, n’était qu’objet de malédiction, désert d’épines et de ronces, théâtre de guerre, exil de condamnés ; et voici qu’elle reçoit la paix ! O merveille ! La vérité est sortie de la terre et la justice se penche du ciel. Tel est le fruit qu’a donné la terre des hommes ! Et ce bonheur récompense la bonne volonté qui règne chez les hommes. Dieu se mêle à la nature humaine, afin d’élever l’humanité à la hauteur de Dieu. A cette nouvelle, partons pour Bethléem, contempler l’étrange spectacle : une vierge comblée par la maternité, une jeune fille allaitant son enfant. Mais qui était Marie ? D’où venait-elle ? Écoutons les récits que l’on rapporte à son sujet.

J’ai eu connaissance d’un écrit apocryphe qui relatait l’histoire que voici : « Le père de la Vierge était un homme admirable. Il avait toujours vécu dans la stricte observance de la loi et sa grande bonté [166] rayonnait à la ronde. Cet homme avait vieilli sans avoir d’enfant, sa femme n’ayant pu lui en donner. Or la loi accordait certains privilèges aux mères de famille et les femmes sans enfant en étaient exclues. Aussi cette femme refit-elle le geste de la mère de Samuel que rapporte l’Écriture. Elle se rend dans le Saint des saints et supplie Dieu de ne point la priver des avantages d’une loi qu’elle n’avait jamais enfreinte, et de la rendre mère. Elle lui consacrerait l’enfant qui lui viendrait. Dieu exauça la grâce qu’elle implorait et la rendit féconde. Elle conçut et mit au monde une petite fille qu’elle appela Marie, prénom qui signifie : don de la grâce divine. Lorsque l’enfant fut en âge d’être sevrée, fidèle à sa promesse, elle voulut sans retard la rendre à Dieu, et l’emmena au temple. Les prêtres, comme jadis Samuel, élevèrent l’enfant dans le Saint des saints. Cependant, la jeune fille grandissait et les prêtres entendaient bien, quel que dût être son sort, ne point la retirer à Dieu : l’astreindre à l’ordinaire destin des femmes et en faire la servante d’un mari eût été la pire des extravagances. Ils eussent trouvé véritablement sacrilège qu’un homme devînt le maître de ce don du ciel. La Loi, en effet, conférait au mari pleine autorité sur son épouse. Toutefois, qu’une jeune fille vécût au milieu de prêtres et demeurât dans le Saint des saints étaient une entorse à la loi et en même temps choquait les bienséances. Les prêtres cherchaient une solution lorsque Dieu leur inspira une idée : c’était de la confier, sous le prétexte de fiançailles, à un homme qui fut capable de préserver sa virginité. On trouva en Joseph le parti idéal : il appartenait à la même maison et à la même famille que la Vierge et sur le conseil des prêtres, il se fiança à la jeune fille. Leur intimité ne franchit donc pas le stade des fiançailles. Et c’est alors que Gabriel vin initier la Vierge à son mystère. Bienheureuses paroles ! Salut, pleine de grâce, le Seigneur est avec toi. Quelle différence entre les premières paroles que [167] Dieu adressa à la femme et les propos qu’il tient aujourd’hui à la Vierge ! L’une fut condamnée, à cause du péché, aux douleurs de l’enfantement ; pour l’autre, la douleur expire devant la joie. L’une accoucha dans les plus violents tourments. L’autre, la félicité la libère des souffrances. N’aie pas peur : l’attente d’une naissance inspire à toute femme un certain effroi. Ici, l’assurance qui lui est donnée d’accoucher sans souffrir dissipe cette crainte. Tu concevras en ton sein et engendreras un fils que tu appelleras du nom de Jésus. Car il délivrera son peuple du péché. Que dit Marie ? Écoutez la réponse de la si pure jeune fille : l’ange vient de lui annoncer l’heureuse nouvelle, mais elle ne s’inquiète que de sa virginité ; son intégrité lui est de plus de prix que l’apparition d’un ange, et si elle ne veut pas douter de ses paroles, elle n’entend pas non plus rompre ses engagements : « Tout commerce avec un homme m’est interdit. Comment cette naissance serait-elle possible puisque je ne connais point d’homme ? » Cette réponse montre bien la finesse de ce vieux récit : Si Marie avait déjà vécu avec Joseph, se serait-elle étonnée d’apprendre qu’elle allait devenir mère ? Ne se serait-elle pas attendue à l’être selon les voies ordinaires ? Mais comme cette chair, dédiée à Dieu seul, devait ignorer, telle une sainte offrande, la moindre souillure, elle dit : « Tu as beau être un ange, et descendre du ciel, en une apparition surnaturelle, je ne connaîtrai point d’homme, c’est impossible. Et comment serai-je mère sans époux ? Sans doute Joseph est-il mon fiancé ; mais je ne le connais pas. Que répond à ces mots l’ange nuptial ? Quel lit lui présente-t-il, où doit se consommer ce chaste et pur mariage ? Le Saint Esprit, dit-il, viendra sur toi et la puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre; O sein bienheureux ! L’excès de sa pureté lui attire les biens de l’âme. Pour toutes les créatures, c’est à peine si l’âme, lorsqu’elle est pure, sait recevoir le Saint Esprit. Ici, c’est la chair qui devient le réceptacle de l’Esprit ! La puissance du Très-Haut te prendra sous son ombre. Que signifient ces mystérieuses paroles ? Que Jésus-Christ est la puissance et la sagesse de Dieu, comme le dit l’Apôtre. [168] La puissance du Dieu très haut, qui est le Christ, prend forme par l’intervention du Saint Esprit, en la virginité. Comme l’ombre se modèle sur la silhouette du marcheur, les traits et les insignes de la divinité du Fils se manifesteront dans la puissance de celui qui vient de naître, image, sceau, reflet, rayon du Principe, révélé par les merveilles de ses actions.

Mais l’heureuse nouvelle que nous annonce l’ange nous convie à retourner à Bethléem et à contempler les mystères de la crèche. Qu’y a-t-il ? Un petit enfant enveloppé de langes repose dans une mangeoire. Vierge encore après ses couches, la mère incorruptible embrasse son fils. Répétons, nous les bergers, la parole du prophète, comme nous l’avions entendu, nous avons vu dans la cité du Maître des puissances, dans la cité de notre Dieu. Croyez-vous que ces détails sur la naissance du Christ soient fortuits et aient été notés au hasard, sans que nulle raison ne les ordonne ? Que signifie que le Seigneur ait trouvé refuge dans une crèche, qu’il ait dormi dans une mangeoire ? Qu’il se soit mêlé à la vie lors du dénombrement des tribus ? Ne voyez-vous donc pas que celui qui nous a délivrés de la malédiction de la loi, en se faisant lui-même, pour nous, malédiction et en prenant sur lui nos plaies afin de nous guérir par ses propres plaies, celui-là, dis-je, naît dans l’esclavage pour nous délivrer des chaînes odieuses qui accablaient l’humanité esclave du tribut de la mort ? Le Seigneur naît dans une grotte ? Entendez cela de notre vie, aveugle, ténébreuse, souterraine, où vient naître celui qui se manifeste aux hommes enfoncés dans les ténèbres et l’ombre de la mort. Il est emmailloté de langes ? C’est qu’il s’enroule dans les liens de nos péchés. La crèche où naît le Verbe est la demeure du bétail ? C’est pour que le bœuf reconnaisse son maître et l’âne l’étable de son Seigneur. Bœuf celui qui vit sous le joug de la loi. Âne, la bête de somme, chargé du péché de l’idolâtrie. La pâture commune à tout bétail, c’est l’herbe. Tu fais croître l’herbe pour les troupeaux, dit le prophète. L’animal raisonnable se nourrit, lui, de pain. Aussi est-ce dans l’étable, qui est le gîte du bétail, que celui qui descend du ciel vient s’offrir comme pain de vie, afin que les créatures stupides qui ont goûté à l’aliment spirituel se mettent à vivre dans l’Esprit. Et si dans la crèche il naît entre le bœuf et l’âne, le maître de ces deux animaux, c’est pour démolir le mur qui les sépare, et les recréer tout deux en lui pour ne plus former qu’un seul être nouveau ; il décharge l’un du joug pesant de la Loi, il délivre l’autre du fardeau de l’idolâtrie. Mais levons nos yeux vers les merveilles du ciel : prophètes et anges annoncent l’heureuse et grande nouvelle et il n’est jusqu’aux cieux qui ne proclament par leurs prodiges la gloire de l’Évangile. Le Christ est sorti de Juda, dit l’Apôtre, mais le Juif n’est pas éclairé par cet astre qui vient de se lever. Les mages, étrangers aux prophéties du Testament, ignorés des bénédictions de nos pères, devancent le peuple d’Israël en clairvoyance ; ils remarquent l’étoile céleste, ils reconnaissent leur Roi dans une étable ! Ils lui offrent des présents, les autres complotent. Ils l’adorent, les autres le persécutent. Lorsque le succès couronne leurs recherches, ils jubilent. Les autres, quand arrive la naissance prédite, se mettent à trembler. Les mages virent l’étoile au-dessus du lieu où reposait l’enfant et furent saisis d’une grande joie. Mais, à cette nouvelle, Hérode devint soucieux et tout Jérusalem avec lui. Les uns lui offrent de l’encens comme à un Dieu, et honorent avec de l’or sa dignité royale. C’est le mystère de la passion que figurent, par je ne sais quel don prophétique leur myrrhe, tandis que les Juifs ordonnent de massacrer sans pitié les nouveau-nés. Ce décret me semble dénoncer non seulement leur cruauté, mais aussi une complète démence. Que signifie cette tuerie d’enfants ? Pourquoi ces scélérats ont-ils osé un crime si horrible ? C’est que, arguent-ils, un signe étrange avait paru dans le ciel, assurant aux mages la venue du Roi. Eh quoi ? Croyez-vous réellement à ces signes avant-coureurs ou pensez-vous que ce ne sont que billevesées que partout l’on colporte ? Si Jésus est capable de se soumettre les cieux, il est tout à fait à l’abri de tes attaques. Mais s’il est en ton pouvoir de le faire vivre ou mourir, tu n’as rien à craindre d’un homme aussi faible. Dieu le soumet à ta puissance, pourquoi conspirer contre lui ? Pourquoi ordonner un édit si atroce ? Pourquoi émettre une sentence affreuse contre des tout-petits, le massacre de malheureux nourrissons ? Qu’ont-ils fait de mal ? Quel grief se sont-ils mérité, qui les condamne à mourir ? Leur seul crime est d’être nés et venus au jours. Voilà pourquoi il fallait remplir la cité de bourreaux et assembler en foule mères, enfants, amis, pères, parents, amenés dans l’émoi général.

Quels mots pourraient retracer ces scènes de détresse ? Quel récit pourrait évoquer ces souffrances ? Ces cris et cette rumeur ? Les tristes pleurs d’enfants, de mères, d’amis, de pères, et les douloureux appels qu’ils élèvent aux menaces des bourreaux ? Qui saurait décrire le bourreau brandissant son glaive nu sur un tout-petit, l’oeil féroce et sanglant, la voix terrible, et traînant d’une main l’enfant jusqu’à ses pieds, et de l’autre levant l’épée ? Et la mère, tirant son enfant vers son sein, et tendant sa propre nuque au fil de l’épée, afin de ne point voir de ses yeux, son malheureux petit déchiré par la main du bourreau ? Qui saurait exprimer le désespoir des pères ? Leurs adieux, leurs larmes, les derniers baisers dont ils couvrent leur fils ? Surtout lorsque ces scènes affreuses se répètent tant de fois en un seul jour ! Qui saurait évoquer ces tragédies si nombreuses et si diverses, les douleurs qui à nouveau étreignent les jeunes accouchées, l’atroce brûlure de l’amour maternel ? De malheureux nourrissons, les lèvres collées au sein, reçoivent le coup fatal dans les bras de leur mère ! Celles-ci, horrifiées, pressant sur leur poitrine la bouche de leur enfant, sont soudain inondées de sang. Que de fois le bourreau, levant brutalement le bras, massacre d’un seul coup et l’enfant et la mère, répandant à flots un sang qui est à la fois celui d’une mère et celui d’un fils. Or l’atroce sentence d’Hérode ne décrétait pas seulement le massacre de nouveau-nés, elle voulait encore que périssent les enfants jusqu’à l’âge de deux ans. Nouveau déchirement alors, vous l’imaginez : car nombreuses étaient les mères qui avaient eu deux enfants durant cette période. Quelles nouvelles scènes d’horreur vivaient alors ces malheureuses ! Deux bourreaux s’acharnaient sur une seule mère : l’un entraînait un enfant qui tentait de fuir, l’autre arrachait du sein le nourrisson qu’elle allaitait. Quels tourments endurait la malheureuse ! Déchirée entre ses deux petits, qui brûlaient l’un et l’autre ses entrailles d’un même feu, elle ne savait lequel suivre des sauvages bourreaux, qui emportaient au trépas ses enfants dans deux directions opposées. Court-elle derrière le plus jeune, aux vagissements encore indistincts ? Mais elle entend l’aîné, qui parle déjà, l’appeler d’une petite voix brisée de pleurs. Que faire ? Où aller ? A quel cri son propre cri répondra-t-il ? A quels pleurs ses propres larmes ? Sur quel mort se lamenter, lorsque l’amour la torture pour les deux à la fois ?

Mais laissons là ce deuil et ramenons nos esprits vers des réalités plus joyeuses, et plus appropriée à un jour de fête : laissons l’amère plainte de Rachel qui pleure ses fils, le sage Salomon nous conseille d’oublier le malheur, aux jours de fête. Et quelle fête serait plus heureuse que celle-ci, où le soleil de justice dissipe les abjectes ténèbres du diable et répand sa lumière sur toute la nature, par l’intermédiaire de notre propre nature ; où ce qui était tombé est relevé, ce qui était vaincu, ramené à la délivrance ; ce qui était exilé, rappelé ; ce qui était chassé de la vie, rendu à la vie ; ce qui était enchaîné dans les liens de la mort, affranchi et dépêché aux pays des vivants ? Aujourd’hui, selon le prophète, les portes d’airain de la mort sont fracassées, les barres de fer brisées, qui jadis commettaient l’humanité à la garde de la mort. Aujourd’hui s’ouvrent, dit David, les protes de la justice. Aujourd’hui, d’une seule voix, sur toute la terre, retentissent les chants de fête. Par l’homme la mort, par l’homme le salut. L’un sombra dans le péché, l’autre releva l’être déchu. La femme est justifiée par la femme. L’une amena le péché, l’autre aida au retour de la justice. Celle-là suivit le conseil du serpent, celle-ci enfanta l’exterminateur du serpent, et suscita la source de lumière. Celle-là introduisit le péché par l’intermédiaire d’un arbre, celle-ci par l’arbre de la croix restaura la bonté. J’appelle arbre, la croix. Mais c’est un arbre dont le fruit est toujours bon à savourer et la vie de ceux qui le goûtent ne se flétrit pas.

Que nul n’argue ici que de telles actions de grâce ne siéent qu’au mystère pascal. Considérez plutôt que la Pâques est le dernier acte de la divine économie. Et quel terme n’est précédé d’un commencement ? Quel est le moment le plus ancien ? Celui, bien sûr, qui inaugure, l’économie de la passion. Ainsi le miracle de Pâques entre-t-il pour une part en notre éloge de Noël. Me rappelez-vous les bienfaits rapportés en l’Évangile, récapitulez-vous les miracles, les guérisons, les multiplications de pain, la résurrection de morts réveillés du tombeau, la génération subite de vin, la mise en déroute des démons, la faillite de maladies multiples et le retour à la santé, les bondissements des boiteux, les yeux rendus à l’aide de la boue, les enseignements divins, les ordres, les paraboles et l’initiation aux réalités supérieures ? Tout est grâce dans cette fête. C’est elle qui inaugure les dons merveilleux qui vont suivre. Réjouissons-nous donc et exultons en ce jour ! Ne redoutons pas les outrages des hommes, et ne nous laissons pas abattre, comme nous l’enjoint le prophète, sou les huées des impies qui se rient du dessein de Dieu, et jugent indigne du Seigneur de s’incarner en l’humaine nature et de se mêler à la chair par la naissance ; quand, manifestement, ils ignorent le mystère de ce geste et les voies dont Dieu, en sa sagesse, a usé pour notre salut.

Nous nous étions sciemment vendus par nos péchés. Nous nous étions asservis à l’ennemi de notre vie, comme des esclaves que l’on expose au marché. Quelle grâce plus désirable pouvais-tu demander au Seigneur ? N’était-ce pas d’être délivré de ta misère ? Et pourquoi te mêles-tu d’en juger le moyen ? Quel conseil prétends-tu donner à ton bienfaiteur, au lieu d’accueillir son bienfait ? C’est comme si tu chassais ton médecin et lui reprochais ses services parce qu’il t’aurait guéri avec des remèdes qui t’étaient inconnus ! Et si, avec ton indiscrétion coutumière, tu tiens à apprendre l’ampleur de ce projet, qu’il te suffise de savoir que la divinité n’est pas une quelconque vertu, mais que toute la vertu imaginable c’est elle. Puissante, juste bonne, sage ; tous mots qui définissent et éclairent la nature divine ! Examinons donc si tous les attributs que nous venons de lui donner, le nouveau-né ne les contient pas. Bonté, sagesse, puissance, justice. Il est bon, puisqu’il a aimé un rebelle ; sage, puisqu’il a su le libérer de la servitude ; juste, car il ne l’arrache pas à celui qui l’avait asservi et acheté en un marché régulier, mais il se donne en rançon pour racheter des vaincus, afin que, en garant qui prend à son compte la dette, il libère ceux qui étaient aux mains d’oppresseurs. Puissant, parce qu’il n’est pas demeuré prisonnier de l’enfer et sa chair n’a pas connu la corruption. Il était impossible que l’auteur de la vie fût soumis à la corruption. Mais, disais-tu, quel déshonneur de prendre naissance chez les hommes et de vivre les tribulations de la chair ! tu rapportes là l’excès même de son bienfait ! Comme il n’existait nulle autre voie pour libérer l’humanité de si grands maux, il a souffert, le roi de toute impassibilité, il a troqué sa gloire contre notre existence. La pureté s’est enfoncée dans la fange. Et notre fange n’a pas altéré sa pureté, et comme le dit l’Évangile, la lumière a brillé dans les ténèbres et les ténèbres ne l’ont pas étouffée ! Car elles se dissipent, les ténèbres, dès que brillent les rayons. Le soleil ne s’assombrit pas dans l’obscurité. Les choses mortelles sont absorbées par la vie, dit l’Apôtre. Et la vie n’est pas consumée par la mort. Le corrompu est sauvé avec l’incorruptible. La destruction n’effleure pas l’incorruptibilité. Voilà pourquoi, toutes les créatures chantent à l’unisson et magnifient d’une seule voix le Maître de la création. Toute langue, céleste, terrestre, infernale, crie que le Seigneur Jésus-Christ demeure dans la gloire de Dieu le Père, et sera loué aux siècles des siècles. Amen.

PG 46, pp 1128-1149
Traduction France Quéré-Jaulmes
dans Le mystère de Noël, Grasset, Paris 1963, p. 157-174

Analyse d'audience

Analyse d'audience