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Homélie

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Le Paralytique6e Dimanche après la Pentecôte

Sixième dimanche après la Pentecôte
Épître aux Romains XII, 6-14
Évangile selon saint Mathieu IX, 1-8.

Homélie prononcée à la Crypte par le Père Boris, le 3 août 1986

Père Boris Bobrinskoy Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Voici encore un miracle parmi d’autres, parmi tant de miracles et de guérisons accomplis par Jésus durant le court temps – les quelques années – de sa
marche en Galilée et en Judée, entre le baptême au Jourdain et le baptême de mort sur la Croix.

Aujourd’hui l’accent n’est pas sur le miracle lui-même, celui-ci n’est que l’occasion, n’est que la confirmation d’une vérité, d’une réalité beaucoup plus grave, beaucoup plus profonde, beaucoup plus au cœur même des choses.

Le miracle, c’est le don que Dieu offre aux hommes, aux prophètes, aux saints.

Cependant Jésus s’arroge un pouvoir infiniment plus grand qui, comme le disent les Juifs eux-mêmes, n’appartient qu’à Dieu. Dieu seul peut faire ce que Jésus prononce : "Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés". Dieu seul peut pardonner les péchés. Et si Jésus prononce ces paroles aujourd’hui c’est qu’Il veut provoquer ceux qui ne veulent voir en Lui qu’un thaumaturge, qu’un faiseur de miracles, qu’un maître de sagesse mais qui refusent de reconnaître, de confesser en Lui le Fils de l'homme - avec une majuscule - c'est-à-dire le Fils de Dieu.

"Mon enfant, tes péchés te sont remis." Prononçant ces paroles, Jésus atteint l'homme au cœur même de son existence. Et c'est ce cœur même que la grâce de Dieu vient illuminer, vient sauver, vient purifier car le plus grand désastre de l'humanité et de l'homme ce n'est pas l'infirmité ou la maladie physique, mais c'est le péché, c'est-à-dire l'écart infini, l'écart toujours croissant qui crée des distances d'années ou de siècles-lumière entre Dieu et l'homme. C'est cet abîme que l'homme ne peut plus franchir, que Dieu vient franchir Lui-même en sollicitant l'homme au plus profond, au plus intime de lui. Un des saints Pères a dit : "Bienheureux celui qui ressuscite les morts, mais mille fois plus bienheureux celui qui reconnaît ses propres péchés". Saint Antoine au moment de mourir et entouré de ses enfants spirituels, eux-mêmes pères de tant d'enfants, de tant de moines, saint Antoine le Grand disait : "Je n'ai pas encore commencé à faire pénitence". Ces deux exemples montrent combien le repentir, par conséquence le pardon des péchés, est au cœur même de la vie monastique, de l'ascèse et de la vie chrétienne tout entière pour chacun de nous sans exception.

Lorsque Jésus dit : "Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés", une interrogation se dresse en nous. Celui qui était là gisant sur son grabat n'a pas demandé pardon au Seigneur, il ne s'est pas repenti, il n'y a aucun signe dans ce récit de repentance préalable. Nous disons toujours - et nous avons raison de le faire - que, pour pardonner, il faut d'abord demander pardon. Comment peut-on imposer le pardon à qui que ce soit, comment puis-je pardonner mon frère si lui-même ne vient pas tout d'abord me demander pardon? Nous voyons qu'il y a ici un regard nouveau sur le péché et sur le pardon. Dieu n'attend pas que l'homme se tourne vers Lui parce que, lorsque nous sommes ligotés par notre péché et par le mal, nous ne pouvons même pas lever les yeux vers le ciel. C'est pourquoi Dieu Lui-même descend le premier vers nous, descend vers celui qui est couché à terre et Il lui prononce les paroles de vie : "Mon enfant, tes péchés te sont pardonnés". Non pas tes péchés te seront pardonnés lorsque tu feras un effort spirituel ou lorsque tu te repentiras, mais tes péchés te sont pardonnés.

E t, lorsque nous sommes baptisés, le pardon des péchés aussi, pour les enfants comme pour les adultes, n'est pas une promesse d'avenir, mais un don, le don de Dieu qui nous est communiqué et nous saisit. Bien sûr, ce pardon des péchés, qui est total et inconditionnel, exige et demande de l'homme une réponse. M ais cette réponse de l'homme ne sera qu'une réponse, un retour d'action de grâce et d'adoration à Celui qui nous a pardonné nos péchés, c'est-à-dire à Celui qui nous rétablis dans l'état final d'enfant de Dieu. Par conséquent, Dieu nous sollicite, se tenant à la porte de celle qu'Il aime et c'est l'image des épousailles qui remplit l'Ancien et le Nouveau Testament : "Voici que Je me tiens à la porte, celui qui entend ma voix M'ouvrira la porte et J'entrerai et Je souperai avec lui et lui avec Moi" dit Jésus dans l'Apocalypse (1), Là aussi : "Mon enfant tes péchés te sont pardonnés", cela signifie que Dieu est à notre porte aussi lorsque ces paroles sont prononcées dans l'Église, dans les sacrements, dans l'eucharistie. Lorsque nous recevons le Seigneur en nous, nous Le recevons toujours de façon inconditionnelle, mais Dieu nous demande une réponse, un engagement, un oui de fidélité et d'amour pour que cet effacement des péchés ne soit pas mécanique, automatique, comme ce serait le fait d'un Deus ex Machina, un Dieu qui vient d'en haut pour nous libérer et nous n'aurions qu'à bénéficier des dons de Dieu sans y répondre véritablement. Par conséquent, Dieu demande notre réponse et cette réponse Il l'a certainement demandée aussi à ce paralytique, même si cela n'est pas dit dans le récit, car celui qui se lève et qui marche ne se lève pas pour marcher simplement physiquement mais il se lève comme un ressuscité qui marche devant Dieu, rendant grâce et louant le Seigneur.

Pour terminer cette prédication, je voudrais dire encore que ce pardon du péché est le début d'un chemin, d'un grand effort de vie spirituelle, d'un effort d'amour et de purification, d'un effort de sainteté pour lequel nous sommes soutenus par l'Esprit Saint tous les jours de notre vie. De tout cela, saint Paul nous parle aujourd'hui dans cet extrait de l'épître aux Romains que vous venez d'entendre. Une épître, comme l'Évangile, c'est aussi une parole vivante; une parole vivante qui est souvent lue brièvement et dont nous ne fixons pas les paroles de feu dans notre cœur. C'est pourquoi je me permettrai de vous lire quelques extraits de cette épître d'aujourd'hui où saint Paul nous appelle à ce que notre charité soit sans hypocrisie. Il faut inscrire, enraciner, fixer ces paroles vivantes dans notre cœur et les remémorer, les redire pour qu'elles nous transforment. "Que votre charité soit sans hypocrisie, attachez-vous fortement au bien, ayez le mal en horreur", ce ne sont pas des paroles tièdes mais des paroles brûlantes, "Ayez le mal en horreur", rejetons-le de nous-mêmes, de toutes les forces vitales qui sont en nous.

"Quant à l'amour fraternel, soyez pleins d'affection les uns pour les autres" : nous aussi, dans nos familles, dans nos paroisses, dans cette communauté comme dans toute autre, nous devons apprendre et réapprendre constamment à devenir pleins d'affection les uns pour les autres, non seulement pour ceux que nous aimons d'un amour naturel, mais pour ceux que nous connaissons moins, pour ceux qui sont peut-être plus isolés, plus dans la solitude, plus fermés en eux-mêmes, plus écrasés par la souffrance. Soyez prévenants les uns pour les autres, c'està-dire n'attendez pas qu'on aille vers vous, allez vous-mêmes, faisons le premier pas les uns envers les autres.

"Ayez du zèle et non de la paresse, soyez fervents d'esprit." Cette expression "fervents d'esprit" passe généralement inaperçue, elle veut dire littéralement brûler dans l'esprit, c'est-àdire dans l'Esprit Saint, car l'Esprit Saint est feu, Il est ardeur, Il nous embrase. Il doit nous embraser lorsque nous recevons l'Esprit Saint dans la parole vivante de l'Évangile. Lorsque nous Le recevons dans le Corps et le Sang vivants du Seigneur dans le Saint Calice, c'est le feu de Dieu qui vient en nous comme à la première Pentecôte et qui peut nous embraser aussi.

"Soyez donc fervents – c’est-à-dire brûlants dans l’esprit – servez le Seigneur": dans notre prière, dans notre culte, dans notre vie personnelle, mais aussi "servez le Seigneur" dans le plus petit de nos frères. "Réjouissez-vous en l'espérance, soyez patients dans l'affliction." Nous avons tous des afflictions. Là, saint Paul parle des afflictions non seulement courantes qui sont le lot de toute vie humaine, mais il parle aussi des épreuves, des persécutions que connaissaient déjà les communautés de l'Église primitive et que connaissent tant de chrétiens aujourd'hui dans le monde. "Soyez patients dans l'affliction". cela veut dire aussi soyez compatissants, souffrez avec ceux qui sont dans l'affliction aujourd'hui, réjouissez-vous avec ceux qui sont dans la joie, souffrez avec ceux qui souffrent, persévérez dans la prière, pourvoyez aux besoins des saints, exercez l'hospitalité et enfin, avec une insistance particulière, "Bénissez ceux qui vous persécutent - et il nous redit "bénissez"- bénissez ne maudissez pas". Combien souvent, sans que nous ne maudissions peut-être au sens littéral du mot, combien souvent dans nos relations envers ceux qui ne nous aiment pas s'instaure une attitude de rejet ou d'indifférence, d'une indifférence qui n'est pas meilleure que la haine. "Bénissez". c'est-à-dire déposez le nom de Jésus, déposez la présence de l'Esprit Saint par votre prière sur tous ceux que

vous aimez moins ou qui vous aiment moins, de manière que la joie, la grâce, la lumière de l'amour de Dieu jaillissent fortement comme une flamme de nous-mêmes.

C'est sur cela que je voudrais conclure en rappelant aussi une autre parole de saint Paul qui nous dit à tous : "Ayez les mêmes sentiments que le Christ Jésus"(2). Cela signifie que nous devons non seulement Lui ressembler extérieurement, mais nous recentrer tellement en Lui-même que désormais ce n'est plus moi qui aime, ce n'est plus moi qui regarde, ce n'est plus moi qui vois et qui sens et qui vis mais "c'est le Christ qui aime, qui voit, qui sent, qui vit en moi et par moi. Que le Christ vive en nous"(3), que nous soyons Christ littéralement. Lorsqu'Il est au cœur de notre existence alors il n'y a plus de dualité entre Lui et moi, il n'y a plus de dualité non plus, d'écart, entre la volonté de Dieu, la volonté du Christ et ma propre volonté. Il n'y a plus de moi, ni plus de mien, il n'y a plus que Dieu qui vit en moi et mes yeux ne peuvent plus être autres que ceux du Seigneur.

Amen.

Notes
(1) cf. Apocalypse III, 20.
(2) Voir notamment l'épître aux Philippiens II,5.
(3) cf. épître aux Galates II, 20.

Père Boris

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