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Homélie

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Le Pardon

Dimanche de l’Exil d’Adam. (De la tyrophagie ou du dernier jour des laitages)
Épître aux Romains XIII, 11-XIV, 4
Évangile selon saint Matthieu VI, 14-21

Homélie prononcée par Père René le 17 mars 2002 à Colombelles

Adam chassé du ParadisCe dimanche, dès la célébration des Vêpres qui vont suivre, débute le Grand Carême. Un carême qui doit nous faire suivre progressivement le Christ dans ses Saintes Souffrances, jusqu’à la mort sur la Croix et la Résurrection glorieuse de Pâques. C’est dire combien ce dimanche est solennel.

Jésus n’avait aucun péché personnel, dit saint Paul, mais Dieu l’a fait péché pour nous et pour notre salut. La nuit, les ténèbres et la mort générées par nos péchés ont pénétré la nature humaine du Fils de Dieu. À cause de nous et de nos péchés, Dieu, dans l’humanité du Christ, a été sali, humilié et blessé jusqu’à la mort. Jésus a connu sur la Croix, à cause de nos fautes, l’horreur du péché et de la mort, c’est-à-dire tout ce qu’il y a de plus étranger, opposé et contraire à sa divinité. L’énormité du péché du monde et de nos propres péchés s’est emparée de Jésus jusqu’à Le mener à la Croix, jusqu’ aux portes du néant prêt à saisir Celui qui est l’Être et la vie mêmes.

C’est pourtant sur la Croix, de la Croix que Jésus adresse à son Père cette ultime supplication pour nous : « Père, pardonne-leur... » Jésus est venu sur terre pour revêtir tous les péchés de notre nature, les porter en oblation à son Père et Le prier de nous les pardonner, s’offrant Lui-même à la mort comme prix de notre pardon. Nous sommes tellement complices et prisonniers de nos péchés que Jésus ajoute : « Pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » Jésus se révèle notre Sauveur ici-bas et notre avocat devant Dieu. « Si nous venons à pécher, dit saint Jean, Jésus est comme un avocat auprès du Père, […] non seulement pour nous, mais pour le monde entier . » Jésus est mort pour que son Père nous pardonne. Ressuscité, Il ne cesse d’intercéder encore pour nous auprès du Père. Voici la justice de Dieu pour nous : le Père pardonne à tous à cause de l’amour qu’Il nous porte à travers le sacrifice accompli par son Fils.

Pourtant Jésus a mis une condition à notre salut : que nous nous pardonnions les uns les autres réciproquement toutes nos fautes. « Si vous ne pardonnez pas aux hommes, votre Père non plus ne vous pardonnera pas vos fautes. » Et Jésus nous demande de prier son Père en disant : « Notre Père […] pardonne nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. » Tant qu’il s’agissait de Lui-même, Jésus demandait notre pardon à son Père, parce que nous ne savons ni ne comprenons ce que nous faisons. Nous ne comprenons ni la réalité de la Personne de Jésus, ni ce qu’aura été en profondeur son œuvre pour nous et pour le monde. Jésus pardonne les offenses que nous Lui faisons, comme à tous ceux qui L’ont insulté et L’insultent toujours, à ceux qui L’ont trahi et Le trahissent toujours. Sur la Croix Jésus pardonnait ainsi à tous, prêtres, pharisiens, soldats, à la foule, aux disciples même qui L’abandonnaient et jusqu’aux brigands qui L’insultaient. Cela, Jésus l’a pris et continue de le prendre totalement sur Lui. Il pardonne à tous, jusqu’à aujourd’hui toutes les offenses, toutes les blessures que nous ne cessons de Lui porter.

Mais tout change dès la moindre offense que nous faisons, même au plus petit de nos frères. Cela Jésus ne le pardonne pas, à moins de demander nous-mêmes préalablement pardon à tous ceux que nous offensons ou avons déjà offensés. Nous demander mutuellement pardon est une exigence absolue. Ce n’est pas une attitude simplement morale. C’est la conséquence obligée de la grâce que Dieu nous fait en nous accordant son pardon. Si nous refusons ou oublions de pardonner aux autres, Dieu ne nous remettra pas nos propres fautes. C’est le sens de la parabole du serviteur impitoyable qui refuse de remettre à son camarade une dette infime, alors que son maître vient de lui remettre la sienne autrement énorme. « Serviteur méchant, dit le maître, ne devais-tu pas avoir pitié de ton compagnon comme moi j’ai eu pitié de toi ? » Et dans son courroux le maître le livre aux bourreaux jusqu’à ce qu’il rembourse tout son dû. Jésus prononce cette parabole en réponse à une question de Pierre : « Seigneur, combien de fois mon frère pourra-t-il pécher contre moi et devrai-je lui pardonner ? Irai-je jusqu’à sept fois ? » Jésus lui répond : « Je ne te dis pas sept fois mais jusqu’à soixante-dix fois sept fois . » c’est-à-dire toujours. Saint Jean écrit pareillement : « Si nous nous aimons tous les uns les autres, Dieu demeure en nous ; en nous son amour est accompli. » Par contre, « Celui qui dit "J’aime Dieu", et déteste son frère est un menteur. » Mais « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous. » Jésus et son Père viennent faire leur demeure en nous .

Ainsi Dieu pardonne, Dieu nous pardonne en Jésus-Christ, à cause de Jésus-Christ. Mais à la condition préalable de nous pardonner nous-mêmes les uns les autres auparavant. Ce n’est pas facile, mais c’est une condition dirimante. Si elle n’est pas respectée, le Père non plus ne pourra nous pardonner.

En avons-nous réellement conscience ? Ne vivons-nous pas avec le sentiment que rien n’est vraiment grave, que le temps efface tout et puis, qu’il y a eu déjà tellement pire. Et qu’enfin Dieu ne peut que pardonner. C’est avec des propos aussi faux que le monde se retrouve aujourd’hui comme aux pires moments de l’Histoire. Reste à espérer que Dieu s’en satisfait. L’Évangile dit tout le contraire.

Alors nous, en ce Carême, pour ce Carême, faisons enfin l’effort de nous pardonner en vérité. Surmontons cette faiblesse, ce penchant à nous excuser nous-mêmes toujours et de tout. Regardons-nous en face, refusons à notre visage d’être un masque trompeur, à nos paroles un langage hypocrite. Ayons le courage de nos paroles et de nos actes. Si nous avons offensé quiconque en quelque manière, sachons le reconnaître devant lui et demander son pardon. Après quoi nous pourrons demander pour nous-mêmes le pardon libérateur de Dieu. C’est la seule façon de pouvoir entrer dans ce Carême dans la paix et la joie. C’est aussi la seule manière de pouvoir approcher du saint Corps et du saint Sang du Christ. Se pardonner n’est pas seulement nous libérer de nos dettes morales et spirituelles. C’est recouvrer en nous-mêmes une liberté nouvelle.

C’est porter sur les autres et sur nous-mêmes un regard neuf. C’est retrouver le chemin perdu du cœur du prochain. Par là, c’est renouer avec notre vocation véritable de partage et de communion. C’est justifier pleinement notre présence autour de la table eucharistique. Nous ne sommes pas des pécheurs isolés les uns des autres, bien que chaque péché nous isole en notre propre "Moi". Nous sommes appelés à être une communauté en Christ. Mais l’absence de pardon réciproque nous isole les uns des autres et détruit la communauté Alors que le pardon détruit le péché et rétablit la communauté dans son unité.

Il faut ici réitérer la nécessité absolue de la confession. Le moment privilégié de se reconnaître pécheur et d’implorer de Dieu son pardon renouvelle en chacun de nous le don baptismal de l’Esprit. Tout ce Carême doit être pour nous tous un renouveau de la grâce baptismale, le rétablissement de notre communion avec le Seigneur et avec nos frères et la joie de réparer par le repentir les déchirures que nous ne cessons de faire à la tunique sans couture du Christ.

Dés lors nous pourrons entendre, quand nous échangerons tout à l’heure nos pardons réciproques, s’élever en contrepoint les accents du Canon de Pâques, prémices de notre salut.
Amen.

Père René

Notes
1. Voir notamment la seconde épître aux Corinthiens V, 21.
2. cf. évangile selon saint Luc XXIII, 34.
3. cf. Première épître de saint Jean II, 1-2. 
4. cf. évangile selon saint Matthieu XVIII, 21-22 ; voir le parallèle en saint Luc XVII, 4.
5. cf. Première épître de saint Jean IV, 12-20.
6. Voir notamment l’évangile selon saint Jean XIV, 23.

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