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Homélie

La Pêche miraculeuse

Homélie prononcée par Mgr Stephanos le 25 septembre 2011 pour le 150e anniversaire de la paroisse orthodoxe estonienne Saint-Nicolas de Kihnu

Mgr Stephanos metroplite de Tallin
XVIIIe dimanche après la Pentecôte
IVe dimanche après la Croix
2e Lettre aux Corinthiens 9, 6-11 ; Luc V, 1-11

Chers Frères et Sœurs en Christ,

Appel des premiers disciplesC'est avec un immense plaisir que nous nous retrouvons tous ici à l'occasion du cent cinquantième anniversaire de votre congrégation et c'est avec la plus grande joie que nous allons prier ensemble et louer Dieu pour toutes ses merveilles au cours de cette divine liturgie synodale.

Une liturgie synodale est toujours un événement parce qu'en la personne de tous les évêques de l'Église locale, elle manifeste l'unité de tout le peuple de Dieu. L'unité de foi en premier, l'unité de tout le corps ecclésial ensuite. L'une dans l'autre et l'une avec l'autre, en parfaite union et totale communion avec l'Église de Dieu répandue dans tout l'univers.

C'est ce perpétuel miracle de l'Église dans le monde que, de génération en génération, vous avez préservé intact sur cette île avec fidélité et confiance. Nous, vos évêques, nous avons voulu par notre présence ici vous manifester notre reconnaissance et notre admiration. Puisse chaque famille de cette île recevoir de notre Dieu très bon et ami des hommes toutes les grâces qui lui reviennent ; puisse chaque famille bénéficier du soutien et de la protection de notre Père tout-puissant qui est dans les cieux ; puisse saint Nicolas, votre saint patron et protecteur, intercéder sans cesse pour vous auprès du Très-Haut et vous apporter concours et assistance à chaque instant de votre existence.

De façon tout à fait étonnante, la lecture évangélique de ce jour nous dépeint, comme dans un tableau, ce que peut être la vie sur une île, marquée par le dur combat contre les flots déchaînés et les aléas de la pêche en haute mer.

Moi-même je suis né et j'ai vécu toute ma jeunesse dans un pays montagneux, avec des volcans en activité et des grands lacs. Je garde dans ma mémoire ces instants terribles de tornades qui se levaient subitement avec une brutalité étonnante, alors que personne ne s'y attendait, tout comme ces moments de désespoir des familles, quand un des leurs était emporté par les flots sauvages où que les filets remontaient vides après des heures et des heures d'attente sur de très étroites pirogues, lesquelles pouvaient se retourner aussi bien au moindre geste brutal qu'au moindre coup de bourrasque imprévisible, qui venait frapper de côté le frêle esquif.

Ce désespoir, je le retrouve chez Pierre, dans ce texte de l'évangile que nous venons de lire quand Jésus lui demande d'avancer en pleine eau pour y jeter ses filets (Luc 5,4). Pierre a sa fierté d'homme. Il est revenu bredouille. Toutes et tous vous savez mieux que moi combien pénible est le retour d'un père, d'un mari, d'un fils lorsqu'ils rentrent au port les mains vides. Et voilà que lui, le marin qualifié, le patron pêcheur qui connaît si bien son métier, reçoit cet ordre de ce prédicateur qui ne sait rien de la pêche. Une pêche qui plus est, s'effectue sur ce lac, riche en surprises de toutes sortes, la nuit et non en plein jour ! Et puis, les filets viennent d'être lavés pour la nuit prochaine.

Va-t-il courir un tel risque, va-t-il se couvrir de ridicule devant ses compagnons en allant au large ? Pierre fait vite, dans sa tête, le tour de la situation : un petit lac, un petit port tout juste suffisant pour accueillir quelques barques, une poignée de rudes pêcheurs dépités de n'avoir rien pris, un jeune prédicateur dont il fit la connaissance lorsqu'il lui guérit sa belle-mère : "avance en pleine eau et jetez vos filets pour pêcher". Le cœur de Pierre est profondément atteint, aussi subitement que si une tornade avait surgi en lui. Soit, puisqu'il y a défi, il va le relever : "Maître, répond-il, nous avons travaillé toute la nuit sans rien prendre ; mais sur ta parole, je jetterai le filet" (Luc 5,4-7). Je vous l'ai déjà dit : lui, l'impulsif, a sa fierté d'homme.

Ah, ce merveilleux texte qui fait de la confiance en Jésus un antidote aussi bien contre le découragement que contre tout désespoir ! Luc donne ici à Pierre un avertissement salutaire : sans Jésus, les filets reviendront vides. Et en même temps il nous montre aussi à nous ce que nous pouvons réaliser quand nous faisons confiance à Jésus. Le plus remarquable dans ce récit, c'est le fait que la démarche de l'Évangéliste choisit ce qui pouvait le plus impressionner Pierre et ses compagnons : leur métier. Et il les prend à rebrousse-poil. Un fils de charpentier donne des conseils à des professionnels de la pêche et à des hommes complètement épuisés par toute une nuit d'efforts inutiles. "Sur ta parole, je jetterai le filet. L'ayant jeté, ils prirent une grande quantité de poissons, lisons-nous dans le texte, et leur filet se rompait" (Luc 5,6).

Alors Pierre, conscient de la distance qui le sépare de Jésus, "tombe à ses pieds et dit : retire-toi de moi, parce que je suis un homme pécheur" (Luc 5,8).

Et c'est à cet homme pécheur que Jésus fait la promesse de ramener des hommes dans ses filets : "Ne crains point : désormais, lui annonce-t-il, tu seras pêcheur d'hommes"(Luc 5,11).

Quelle scène extraordinaire : Pierre, en sortant de l'eau ses filets pleins à craquer, ne sait pas encore que pour lui va commencer une autre aventure, son aventure personnelle dans ce qui sera le début de l'aventure de l'Église, dont Luc est l'évangéliste. Une aventure unique en son genre, qui fera de lui et de ceux qui le suivirent dans sa démarche, des pêcheurs d'un type nouveau, des pêcheurs non plus de poissons mais d'hommes puisque manifestement, dans cet épisode évangélique, Pierre n'est pas seul, d'autres sont appelés en renfort tant la pêche est surprenante (Luc 5/7-8).
Pierre a fait sienne l'exhortation du Seigneur, il a tiré énergiquement sur sa rame pour aller installer son filet au plus profond du lac. Et tandis qu'il se pliait ainsi à la volonté de Jésus, sans même le chercher, sans même l'attendre, il devint malgré lui et à son insu l'élu et plus tard l'Apôtre qui, rempli de l'Esprit Saint, annoncera la Bonne Nouvelle du salut non pas seulement à Jérusalem mais dans tout l'Univers.

"Ce n'est pas, en effet, écrira-t-il plus tard dans sa seconde lettre (2Pierre 1,16), en suivant des fables habilement conçues, que nous avons fait connaître la puissance et l'avènement de notre Seigneur Jésus-Christ, mais c'est comme ayant vu sa majesté de nos propres yeux".

Ce qui concerne Pierre, nous concerne nous aussi, surtout vous concerne vous. Ce n'est pas fortuit que la figure de Pierre se trouve en bonne place dans votre Église car il fait vraiment partie de chacune de vos familles, lui qui, par son métier, a vécu, tout comme vous, du bon vouloir de la mer. L'Apôtre Pierre est sans aucun doute un membre à part entière de cette île. Un authentique citoyen de Kihnu.

Et ce que nous dit l'évangile de ce jour à son sujet, pourrait sans conteste être dit pour chacune et chacun d'entre vous : d'abord le découragement, le désespoir même quand l'épreuve devient trop lourde, puis, pour avoir trouvé Dieu, l'espérance et enfin de l'espérance à la possibilité de faire face de façon concrète et dynamique aux problèmes humains qui font le lot quotidien de l'existence.

De toute évidence, le but de toute vie humaine, ce n'est pas de devenir riche sur cette terre, ni d'acquérir des titres d'honneur, ni de vivre faussement en déplaçant les problèmes d'un lieu à un autre sans jamais les affronter. Le but pour lequel nous sommes venus au monde, c'est de chercher et de trouver Dieu et de nous unir à Lui.

Tout comme le poisson a été mis dans l'eau pour nager et l'oiseau dans l'air pour voler, ainsi nous aussi nous avons été mis sur cette terre pour vivre avec Dieu, pour L'aimer, pour que notre esprit et nos pensées tournent inlassablement autour de Lui et en Lui, comme les gonds sur lesquels pivote le battant de la fenêtre.

Le cri de désespoir qui est sorti ce matin du cœur et de la bouche de Pierre, nous devons le comprendre, aussi paradoxal soit-il à première vue, comme un acte spirituel authentique parce qu'il exprime un dépassement dynamique de toute faiblesse humaine et qu'il marque un pas décisif pour aller à la rencontre du Dieu Tout-Puissant.

Ce cri, il n'y a pas que Pierre qui l'a poussé. Des saints aussi ont laissé éclater leur désespoir devant l'aversion du monde, et tout comme l'Apôtre, ils ont pris la décision de déployer les antennes de leur existence en direction de Dieu, pour Lui confier tout l'espace intérieur de leur être.

Par là, nous comprenons que le passage du désespoir vers l'espérance, face à l'adversité qui frappe l'homme, n'est pas qu'une simple théorie. Ce n'est pas une parole qui est écrite dans le seul but de consoler et de restaurer le moral détruit de l'homme. C'est au contraire une histoire nouvelle bien réelle que l'homme s'adjuge pour lui-même, lorsqu'il délaisse son ego et qu'il s'abandonne totalement et avec confiance dans les mains de Dieu. En un mot c'est entrer dans la seule vraie vie qui vaille la peine d'être vécue, celle en Dieu. Une vie qu'il nous est donné de goûter et de partager autour de nous avec émotion et des larmes de joie.

Mes bien-aimés,

Après un siècle et demi de présence orthodoxe ininterrompue sur cette île, je vois votre paroisse comme un beau jardin, dont chacune et chacun d'entre vous constituent une fleur aux riches couleurs et aux senteurs inégalables et je me dis que cela n'aurait pas été possible sans des racines profondes.

Ces racines existent dans vos familles, auprès de vos parents, à l'école, chez vos enseignants, dans vos traditions locales, dans tout ce qu'à préservé de sain la société de Kihnu et par-dessus tout dans tout ce que vous a légué notre sainte Foi orthodoxe. Tout cela est bon et très remarquable pour une petite communauté comme la vôtre.

Puisse celui qui viendra bien plus tard après moi, dans cent cinquante ans, pouvoir vous dire la même chose, avec la même gratitude et le même enthousiasme.

Mais pour qu'il en soit ainsi, une belle et noble tâche vous attend, aussi lourde d'importance que celle que Jésus confia à Pierre et aux siens dans le passage évangélique de ce jour. Non pas vous contenter seulement de transmettre aux futures générations ce qui est votre trésor d'aujourd'hui mais surtout, principalement leur parler de votre foi, leur dire inlassablement votre foi, jour après jour, et aussi que toute notre vie est fondée sur l'espérance après la mort puisque le Christ est ressuscité et que tout, le ciel, la terre et même l'enfer, sont désormais rempli de sa lumière.

Alors vous aussi vous lesterez vos filets, non pas avec du plomb mais avec les paroles de l'Évangile et comme l'Apôtre Pierre, vous deviendrez des pêcheurs d'hommes.

Amen.

Métropolite Stephanos de Tallinn et de toute l'Estonie
sur le site de l'Église orthodoxe d'Estonie
 

Analyse d'audience

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