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Dimanche du triomphe de l'OrthodoxiePère Boris

Premier dimanche du Grand Carême.
Épître aux Hébreux XI, 24 - 32
Évangile selon saint Jean I, 43 - 45.

Homélie prononcée le 3 mars 1985 par Père Boris Bobrinskoy

Triomphe de l'OrthodoxieAu nom du Père et du Fils et du Saint Esprit

Chaque année en ce jour de la fête du Triomphe de l’Orthodoxie, nous sommes appelés à prêcher, à rendre compte de notre foi , de notre vie, de notre identité, de notre espérance. Parler de l’Orthodoxie c’est parler de ce qu’il y a de plus précieux dans cette foi et cette espérance. Mais peut-on définir ou même décrire ce qui participe au mystère même de Dieu, de la vie divine, de la vie trinitaire, de cette vie inépuisable de Dieu qui ruisselle sans bornes dans notre existence humaine, dans notre péché aussi, hélas, et dans notre déchéance ?

Il faudrait que le temps s’arrête pour parler de manière digne du mystère de notre foi et pour chanter plutôt que parler, d’un chant qui suggère un silence de plénitude et d’adoration, pour parler de notre foi orthodoxe et, avant tout, du saint mystère de la divine et adorable Trinité, l’Alpha et l’Oméga de notre vie. Pour chanter cette adorable Trinité sur laquelle nous sommes suspendus dans l’existence et dans le bien-être, cette Trinité qui œuvre en nous sans cesse pour nous rendre dans notre vie personnelle et dans notre vie ecclésiale, de plus en plus à Son image.

Parler de la communion trinitaire c’est parler du travail de Dieu dans notre vie. " Mon Père, jusqu’à présent, est à l’oeuvre, dit Jésus, et moi aussi je suis à l’œuvre. ", et l’Esprit Saint Lui-même est en œuvre en nous. Après le repos de Dieu au septième jour, après le péché de l’homme, Dieu s’est remis au travail, jusqu’au grand jour du Samedi Saint où Dieu s’est de nouveau reposé de ses œuvres. Et lorsque l’on voit le péché et le mal aujourd’hui on a presque l’impression que, de nouveau, Dieu a besoin de se remettre au travail, mais désormais non plus seul, mais à travers nous.

C’est ainsi que parler de la divine Trinité et de l’amour de Dieu dans ce jour de l’Orthodoxie c’est parler aussi du mystère pascal qui nous révèle l’amour sans fin de la Sainte Trinité. En effet, le mystère pascal, c’est avant tout, le Père qui " a tant aimé le monde qu’il a envoyé son Fils unique afin que quiconque croit en lui ne meurt pas mais ait la vie éternelle. " Le mystère pascal, c’est l’obéissance totale du Christ à la volonté aimante du Père. Le mystère pascal, c’est la mort et la résurrection que Jésus a traversé seul pour qu’à sa suite, nous aussi, dès maintenant, dès aujourd’hui, nous puissions traverser la mort au vieil homme et à nos péchés et anticiper la résurrection future dans la vie et les sacrements de l’Église. Le mystère pascal, c’est aussi la puissance et la grâce du Saint Esprit qui était en plénitude en Jésus à tous les moments de son existence et qui maintenant se déverse dans une Pentecôte inépuisable sur le monde à travers l’Église.

L’Église quand nous parlons d’elle comme image de la Trinité, nous parlons aussi d’elle comme communion des Saints parce que la Trinité, Elle-même, c’est le principe de toute communion et parce que l’Église et notre vie ne sont valables que si se renouvelle et se réalise en elles cette communication trinitaire qui nous est donnée. Communion des Saints dans l’Église, cela veut dire l’union du ciel et de la terre autour de l’Agneau sans tache immolé et victorieux. L’Église est ainsi un organisme de grâce où à travers et, hélas aussi, malgré nos institutions humaines, la vie divine se communique et se renouvelle et nous transforme de plus en plus, si nous le voulons bien, à la ressemblance divine.

Et aujourd’hui dans ce jour du Triomphe de l’Orthodoxie, si je mentionne, même brièvement, l’icône qui est la cause historique de cette célébration liturgique d’aujourd’hui, il faut dire que ce Dimanche de l’Orthodoxie et la célébration des Saintes Icônes se situent au début du Carême pour rappeler que l’icône liturgique que nous vénérons correspond en profondeur, et doit correspondre en vérité, à l’image intime du Sauveur qui est gravée dès notre naissance dans notre cœur. Une image qui doit devenir dans notre vie entière comme notre programme, comme notre destinée, comme le but de notre croissance, que cette image se révèle et resplendisse.

Le mystère de l’Église c’est donc le mystère, et le miracle, constamment renouvelé, toujours incroyable, toujours mis en doute d’ailleurs, le miracle du ruissellement de la vie divine qui se répand dans notre existence humaine, dans notre vie charnelle par les sacrements innombrables, par le sacrement de l’Église, car dans l’Église tout est sacrement, tout est mystère, tout est sainteté, tout est don. On peut ainsi parler de l’Église pour reprendre la parole de Jésus dans l’Évangile d’aujourd’hui comme de cette échelle dont Jésus parlait et que déjà Jacob avait vue en songe : " En vérité, en vérité je vous le dis, vous verrez le ciel ouvert et les Anges de Dieu monter et descendre au dessus du Fils de l’Homme. " Eh bien  ! C’est cette échelle qu’est l’Église, que sont les sacrements et qu’est l’Évangile, par laquelle montent et descendent les Anges de Dieu et les Saints, et par laquelle la grâce de Dieu nous atteint et nous élève. Et nous aussi, sur cette échelle qu’est l’Église, nous montons vers le Seigneur.

L’Église, c’est donc la communion des Saints, des Anges des vivants et des défunts tous ensemble, tous unis autour de l’Agneau céleste auquel nous nous unissons dans l’Eucharistie et dans la louange. Cette présence des Saints, cette union des vivants et des défunts et des Saints avec, bien sûr, en premier lieu la présence de la Toute Sainte et Pure Mère de Dieu, tout cela est vécu avec un relief, je dirais, unique dans la foi, dans l’expérience et dans la liturgie de l’Église orthodoxe. C’est cela la vérité ultime, c’est cela le mystère de l’Église toute entière, et l’Église dans l’Eucharistie, et l’Église autour de l’Agneau est replacée pour ainsi dire dans un rayon de lumière de la gloire Trinitaire. L’Église, c’est aussi –et nous l’affirmons aujourd’hui lorsque nous parlons en mettant peut-être les mots entre guillemets "le Triomphe de l’Orthodoxie"–, l’Église, c’est aussi le miracle permanent, constamment renouvelé de la transmission de la vie divine à travers et malgré nos défaillances, nos lourdeurs, nos contradictions, nos mensonges, nos impuretés, nos ambitions, nos carriérismes, nos lâchetés…

C’est bien pour que l’Église soit plus belle, plus pure, plus virginale encore, plus glorieuse, que ce Carême nous invité à l’effort spirituel, à la prière particulière privée et commune, à une prière plus intense, à un jeûne plus véritable, plus honnête, à l’amour renouvelé du prochain, afin d’atteindre une meilleure correspondance avec l’Archétype, afin d’arriver à une plus grande transparence à la lumière divine pour que la lumière du Christ brille dans le monde à travers nos vies, à travers nos engagements. J’ai parlé de transparence. On pourrait prendre la comparaison suivante : plus un verre ou une vitre est transparent, plus il devient invisible relayant fidèlement la lumière et l’image ; plus l’Église est transparente et plus elle s’efface devant le message du Sauveur, devant Sa présence vivifiante, et devant les hommes aussi ; plus alors elle s’ouvre au service de Dieu et des hommes, comme une icône de Dieu pour les hommes et comme une icône des hommes pour Dieu. L’Église ainsi, icône véritable, ne s’impose pas, mais la lumière et l’amour luisent d’eux-mêmes dans les ténèbres et se propagent de par leur vérité, et se proposent de par leur beauté interne.

" Venez et voyez " disait aujourd’hui dans l’Évangile Jésus aux premiers disciples. Venez et voyez  ! cette parole interpelle les hommes mais cette parole juge aussi l’Église et les chrétiens. Sommes-nous suffisamment à l’image du Christ pour que la vision soit convaincante, pour que la venue soit évidente ?

Le Triomphe de l’Orthodoxie que nous célébrons aujourd’hui ensemble va plus que jamais de pair avec l’humiliation et les innombrables épreuves physiques et morales de nos Églises, non seulement de l’Orthodoxie mais du Christianisme tout entier à travers le monde. Partout, en effet, partout sans exception, aujourd’hui la foi chrétienne est mise en question, peut-être plus ouvertement dans les régimes athées ou totalitaires mais non moins réellement, plus insidieusement sûrement dans les pays et les civilisations saisies par le matérialisme pratique bien plus pernicieux peut-être et bien plus fatal encore. En face de ces dangers, de ces épreuves et de ces assauts multiples et variés du Malin les Églises Orthodoxes ont quelquefois tendance à se fermer sur elles-mêmes, à définir leur identité contre le monde ambiant, contre les chrétientés non Orthodoxes, contre les autres religions, dans un durcissement confessionnel humainement compréhensible, mais un durcissement confessionnel de sauvegarde qui rétrécit et qui limite la portée du message de l’Évangile.

Seul le feu de l’Esprit peut embraser le monde. Ne vivons-nous pas aujourd’hui une coexistence douloureuse de deux mondes, l’Église et le monde ambiant ? Deux mondes tellement éloignés qu’il semble quelquefois que le message divin ne se communique que difficilement.

Et pourtant, nous assistons les uns et les autres tous les jours à des conversions, à des retours au Christ, et chaque conversion, chaque repentance, chaque retour à la maison du Père est toujours et de nouveau un sujet continuel d’étonnement, de miracle, de joie.

La faute de cette division, à cette coexistence douloureuse entre l’Église et le monde, la faute en est-elle au monde seulement ? Que faisons-nous, nous-mêmes, de la sagesse de Dieu, de la connaissance des mystères dans lesquels nous baignons, du feu de l’amour qui nous saisit et qui nous est communiqué avec tant d’abondance ? Si le monde est dans l’enfer de l’ignorance et du péché et de la souffrance, nous devons tout de même nous rappeler à nous-mêmes –nous d’abord– et au monde ensuite que les portes de l’enfer que nous côtoyons et qui trouve écho en nous-mêmes, que ces portes de l’enfer ont été aussi arrachées par la force invincible du Ressuscité. Croyons-nous vraiment cela ? Croyons-nous fortement du fond de notre âme en la force invincible du Ressuscité, en la puissance glorieuse et actuelle de l’Esprit vivifiant ?

Ne faudrait-il pas peut-être pour cela moins parler d’Orthodoxie et davantage de l’Évangile et de la Résurrection ? Et toujours évoquer le visage ruisselant de sang et illuminé d’amour du Ressuscité, de Celui qui est venu non pour être servi mais pour servir et pour donner Sa vie en rançon pour la vie du monde.

Amen.

Père Boris

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