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Homélie

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Les Vignerons homicidesLes Vignerons homicides

XIIIe dimanche après la Pentecôte, 1er après la Croix.
1-Corinthiens XVI, 13-24 ; évangile de saint Matthieu XXI, 33-42

Homélie prononcée par Père Boris le 22 septembre 2002 à la Crypte

Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.

Quand le Seigneur Jésus, durant son parcours terrestre, annonce sa mort prochaine, Il ne l'annonce pas seulement par des paroles prophétiques, Il l'annonce aussi quelquefois par des paraboles. Cette parabole sur les vignerons homicides est une des paraboles les plus bouleversantes et les plus immédiatement compréhensibles dans laquelle nous pouvons reconnaître avec certitude le fils du père de famille qui plante une vigne, ce fils qui est lapidé et mis à mort.

Cette parabole des vignerons se rattache au thème biblique de la vigne, particulièrement aimé par les prophètes. Pour mieux la situer dans la grande perspective de l'amour nuptial de Dieu envers son peuple d'Israël, - ce peuple que les prophètes comparent justement à une vigne -, je voudrais vous lire un court extrait du prophète Isaïe.

Vous allez voir la ressemblance frappante entre cette prophétie d'Isaïe et la parabole des évangiles :

"Que je chante à mon ami le chant de son amour pour sa vigne  ! Mon ami avait une vigne sur un coteau fertile, il la bêcha, il l'épierra, il y planta du muscat, au milieu il bâtit une tour, et il y creusa même une cuve. Il en espérait du raisin mais elle lui donna du verjus. Et maintenant, habitants de Jérusalem et gens de Juda, soyez juges, je vous prie, entre ma vigne et moi, vous-mêmes soyez juges. Que pouvais-je faire pour ma vigne que je n'aie fait ? J'en espérais du raisin, pourquoi seulement du verjus ? Eh bien  ! Je vais vous apprendre ce que je vais faire de ma vigne : en ôter la haie pour qu'on la broute, en abattre le mur pour qu'on la piétine, qu'elle soit saccagée, non plus taillée et cultivée. Sur elle, épines et ronces, j'interdirais aux nuages d'y laisser pleuvoir la pluie. Et, conclut le prophète Isaïe, la vigne de Yahvé Sabaoth, c'est la maison d'Israël et les gens de Juda en sont le plant choisi. Il en attendait l'innocence et c'est du sang, il en attendait le droit et c'est le cri d'effroi."[1]

Nous voyons que le Seigneur reprend pour ainsi dire littéralement cette prophétie d'Isaïe. Il l'applique à la situation concrète où, au terme de l'histoire d'Israël, les prophètes ont été mis à mort, la prophétie en Israël s'est éteinte, et que le dernier, le plus grand des prophètes, Jean-Baptiste, a été mis à mort, enfin quand Jésus Lui-même s'annonce comme LE prophète en reprenant à son propre compte les prophéties anciennes.

Nous voyons que Jésus nous parle d'une part les vignerons qui sont les chefs du peuple, et d'autre part des serviteurs en nombre croissant qui sont les prophètes, maltraités, chassés, vilipendés, mis à mort, et finalement du fils. On ne peut pas ne pas voir dans ce fils le Seigneur Lui-même, le Fils de Dieu devenu fils de l'homme pour notre salut, qui s'est abaissé et qui est descendu jusqu'à la vigne, espérant qu'en Le voyant les vignerons, les serviteurs, les chefs du peuple Le reconnaîtraient et Lui rendraient hommage.

Le seul hommage qu'ils sauront Lui rendre est celui du : " Crucifie-le  ! Crucifie-le  !" Cela rappelle l'exclamation de la parabole : " Venez, tuons-le  !". De même le passage " ils le jetèrent hors de la vigne" et le tuèrent : " hors de la vigne", annonce que c'est aussi " hors des murs de Jérusalem" que le Christ sera mis à mort.

Bien sûr, cette parabole terrible est une parabole dans laquelle le Seigneur, non seulement annonce Sa mort prochaine, mais identifie les vignerons. Il désigne dans les vignerons ceux qui sont à la tête du peuple, ces pasteurs qui ont été appelés pour paître le troupeau de Dieu, pour paître les brebis et les agneaux.

Si les paraboles ont été inscrites dans les évangiles, si l'Église, de siècle en siècle, nous propose la lecture de cette parabole, ce n'est pas particulièrement pour lancer de nouveau, de siècle en siècle, des reproches au peuple d'Israël. Dieu seul est leur juge, et dans ce peuple d'Israël, comme le dit saint Paul, quelque chose des promesses de Dieu demeure. Mais là n'est pas notre propos. Si cette parabole, si toute cette histoire des conflits entre Jésus et les pasteurs d'Israël est relatée et rappelée par l'Église d'année en année, de siècle en siècle, c'est que cela nous concerne nous-mêmes. Car cette vigne dont parle la parabole, cette vigne que prévoient, on peut le dire, depuis les temps anciens, les prophètes, cette vigne que chante également le psalmiste quand il dit " Regarde, Seigneur, jette du haut du ciel ton regard sur cette vigne que tu as plantée, et affermis-la"[2], et à sa suite l'évêque chaque fois qu'il célèbre la divine Liturgie et bénit le peuple de Dieu, l'Église, cette vigne dont il est question, c'est le nouvel Israël, c'est l'Israël de tous les temps. Cet Israël est désormais héritier du Nouveau Testament, de la Nouvelle Alliance de Jésus et cet Israël, c'est nous qui en sommes les membres, les enfants, enfants d'Abraham selon l'Esprit.

Et si cette parabole nous est contée et rappelée, c'est que le jugement de Dieu s'opère aujourd'hui comme alors. Lorsque les pasteurs et tous ceux qui ont la charge, la responsabilité, l'honneur, la grâce, le devoir d'être les serviteurs de Dieu et les serviteurs de ce peuple dont nous sommes les membres, lorsque les pasteurs oublient l'appel de Dieu, lorsqu'ils s'en remettent à leur propre force, à leur propre intelligence, à leur propre sagesse, lorsqu'ils sont séduits quelquefois par des ambitions terrestres, lorsque viennent à l'intérieur même de l'Église toutes ces querelles de préséance, de priorité ou de primauté entre les églises orthodoxes, à l'intérieur des églises, à l'intérieur des paroisses, dans nos propres familles ecclésiales, alors nous pouvons dire que de nouveau, de jour en jour, de siècle en siècle, nous contribuons à crucifier le Fils de Dieu devenu homme pour notre salut.

Par conséquent le jugement de Dieu s'opère toujours et jusqu'à la fin des siècles sur l'Église et sur ceux qui, dans l'Église, portent la responsabilité de paître le troupeau de Dieu, ces brebis et ces agneaux que Dieu a tant aimés. C'est donc une immense responsabilité. Et nous devons, nous-mêmes, peuple de Dieu, prier instamment pour que le Seigneur protège nos prêtres et nos évêques, inspire nos théologiens, nous donne aux uns et aux autres la sagesse, l'humilité, la discrétion, la disponibilité nécessaires afin de nous oublier nous-mêmes et de savoir que nous ne sommes que des serviteurs qui n'avons rien fait de plus, et généralement toujours beaucoup moins, que ce que nous devions faire.

Que le Seigneur nous donne de recevoir et de vivre cette parabole aujourd'hui comme nous concernant. Nous vivons en effet aujourd'hui dans ce début du XXIe siècle une période très grave pour l'avenir de l'Église. Quelqu'un a dit que le XXIe siècle serait un siècle d'église ou ne sera pas. Je ne sais pas si cela est vrai, mais je sais que l'Église est, on peut le dire, dans les douleurs de l'enfantement.

Elle est là, bien sûr, elle est maintenue dans l'être et dans le bien-être par la promesse du Seigneur que " les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle", mais elle est néanmoins sous le jugement de Dieu. Et l'Esprit parle aux églises, et le Seigneur se tourne vers nous tous et nous sommes tous sous le Jugement de Dieu, un jugement d'amour mais aussi un jugement de justice, un jugement de tristesse quand ceux qui sont là pour paître le troupeau cherchent eux-mêmes à s'enrichir, à s'engraisser, comme le disaient les prophètes.

Que Dieu nous garde de tout cela, et que Dieu nous donne de prier pour nos pasteurs, de prier pour tous ceux qui sont là en charge de notre sainte Église et pour que notre Église orthodoxe ne se ferme pas sur elle-même. Que Dieu nous donne de prier pour qu'elle s'ouvre dans la grâce, dans l'amour, dans l'humilité, dans la discrétion pour accueillir, pour être ouverte au dialogue avec tous les autres chrétiens, et pour être ouverte au témoignage avec tous ceux qui ne connaissent pas le Seigneur mais qui, peut-être intérieurement, sans trop le savoir tout à fait, cherchent la Lumière et la Grâce.

Père Boris

Notes

[1] Voir Isaïe V, 1 et suivant.
[2] Voir le Psaume 79.

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