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Dorothee de Gaza : Ne pas juger

Saint Dorothee de GazaSaint Dorothée vécut dans la région de Gaza qui, aux Ve et VIe siècles, fut une pépinière de monastères. Disciple des célèbres Barsanuphe et Jean (les « saints Vieillards » évoqués ci-dessous), il devint ensuite higoumène. On mit plus tard par écrit l’enseignement qu’il avait dispensé à ses moines.

L’extrait choisi ici s’applique à toutes les communautés chrétiennes, la famille comme la paroisse. On peut en tirer aussi de très utiles conseils pour les rapports entre les Églises, confessions, « juridictions », etc…

Les paroles de saint Dorothée, profondes sous leur apparente simplicité, se passent de toute explication. On notera simplement que, comme chaque fois qu’il est question de morale authentique (et non pas de moralisme), il y a des conséquences positives pour le pratiquant. On applique les préceptes évangéliques, d’abord par amour pour le Christ qui les a enseignés, et on échappe, comme par un « effet collatéral », à l’inquiétude et au trouble. Osons d’autre part nuancer, voire compléter, ce que dit ici ce grand saint. Quand on n’exerce pas de responsabilité particulière dans l’Église, la discrétion s’impose : on n’est pas chargé de corriger les fautes (réelles ou supposées) du prochain autrement que par une prière personnelle et secrète…

Michel Feuillebois

Se garder des soupçons
Si nous gardons en mémoire, frères, les Paroles des saints Vieillards et les méditons sans cesse, il nous sera difficilede pécher, il nous sera difficile de nous négliger. Si, commeils le disent, nous ne méprisons pas ce qui est petitet nous paraît insignifiant, nous ne tomberons pas dansdes fautes graves. Je vous le répète toujours, c'est par deschoses légères, de dire par exemple : « Qu'est-ce que ceci ?Qu'est-ce que cela ? », que naît une mauvaise habitude dansl'âme, et qu'on se met à mépriser même les choses importantes.

Voyez-vous quel grave péché l'on commet en jugeantle prochain ? Qu'y a-t-il en effet de plus grave ? Existe-t-il quelque chose que Dieu déteste autant et dont il se détourne avec autant d'horreur ? Les Pères l'ont dit : « Rien n'est pire que de juger. » Et pourtant, c'est par ces choses soi-disant de peu d'importance, que l'on en vient à un si grand mal. On admet un léger soupçon contre le prochain, on pense : « Qu'importe si j'écoute ce que dit tel frère ? Qu'importe si je dis seulement ce mot moi aussi ? Qu'importe si je vois ce que va faire ce frère ou cet étranger ?.. »

Le soupçon conduit à la susceptibilité
Il ment par la pensée, celui qui accueille les soupçons. Voit-il quelqu'un parler avec un frère, il pense : « C'est pour moi qu'ils parlent. » Cessent-ils leur entretien ? Il soupçonne encore que c'est à cause de lui. Si quelqu'un dit un mot, il soupçonne que c'est pour lui faire de la peine. Bref, à tout propos, il soupçonne le prochain et dit : « C'est à cause de moi qu'il a fait ceci, c'est à cause de moi qu'il a dit cela ; c'est pour telle raison qu'il a fait cela. » Tel est celui qui ment par la pensée : il ne dit rien selon la vérité, mais tout par conjecture.

De là des curiosités indiscrètes, des médisances, l'habitude d'être aux écoutes, de discuter, de juger... Rien n'est plus grave en effet que les soupçons. Ils sont si préjudiciables qu'à la longue ils arrivent à nous persuader et à nous faire croire avec évidence que nous voyons des choses qui ne sont pas et n'ont jamais été... Appliquons-nous donc de toutes nos forces à ne jamais nous fier à nos soupçons. Rien ne détourne autant l'homme du souci de ses propres péchés en le faisant s'occuper constamment de ce qui ne le regarde pas. Il n'en sort rien de bon, mais mille troubles, mille souffrances, et l'homme n'a plus jamais le loisir d'acquérir la crainte de Dieu.

Ne pas médire…
Rien n'irrite Dieu davantage, rien ne dépouille l'homme et le conduit à sa perte comme le fait de médire du prochain, de le juger ou de le mépriser. Car médire, juger et mépriser sont choses différentes.

Médire, c'est dire de quelqu'un ; Un tel a menti, ou : II s'est mis en colère, ou : II a forniqué, ou autre chose semblable. On a médit de lui, c'est-à-dire on a parlé contre lui, on a révélé son péché sous l'empire de la passion. Juger, c'est dire : Un tel est menteur, coléreux, fornicateur. Voici qu'on juge la disposition même de son âme, et qu'on se prononce sur sa vie tout entière en disant qu'il est ainsi, et on le juge comme tel. Et c'est chose grave. Car autre chose est de dire : II s'est mis en colère ! autre chose de dire : II est coléreux ! et de se prononcer ainsi sur sa vie tout entière.

… ni juger…
Juger dépasse en gravité tout péché, à tel point que le Christ lui-même a dit : « Hypocrite, enlève d'abord la poutre de ton œil, tu verras clair alors pour enlever la paille de l'œil de ton frère » (Lc 6,42). Il a comparé la faute du prochain à une paille, et le jugement à une poutre, tant il est grave de juger, plus grave peut-être que de commettre n'importe quel autre péché. Le pharisien qui priait et remerciait Dieu de ses bonnes actions ne mentait pas, mais disait la vérité ; ce n'est pas pour cela qu'il fut condamné. Nous devons en effet rendre grâces à Dieu du bien qu'il nous est donné d'accomplir, puisque c'est avec son aide et son secours. Il ne fut donc pas condamné pour avoir dit : « Je ne suis pas comme les autres hommes » (Lc 18, 11) ; non ; il fut condamné quand, tourné vers le publicain, il ajouta : « ni comme ce publicain ». C'est alors qu'il fut gravement coupable, car il jugeait la personne même de ce publicain, les dispositions mêmes de son âme, en un mot sa vie tout entière ! Aussi le publicain s'en alla-t-il justifié plutôt que lui.

Il n'y a donc rien de plus grave, rien de plus fâcheux que de juger ou de mépriser le prochain. Pourquoi ne pas plutôt nous juger nous-mêmes avec nos méfaits que nous connaissons bien et dont nous aurons à rendre compte à Dieu ? Pourquoi usurper le jugement de Dieu ?... C'est à Dieu seul qu'il appartient de justifier et de condamner, à lui qui connaît l'état de chacun, ses forces, son comportement, ses dons, son tempérament, ses particularités ; et qui juge d'après chacun de ces éléments qu'il est seul à connaître.

… ni surtout mépriser
Parfois non seulement nous jugeons, mais encore nous méprisons. En effet, comme je l'ai dit, autre chose est de juger, autre chose de mépriser. Il y a mépris quand, non content de juger le prochain, on l'exècre, on l'a en horreur comme une chose abominable, ce qui est pire et bien plus funeste. Ceux qui veulent être sauvés ne s'occupent pas des défauts du prochain, mais toujours de leurs propres fautes, et ainsi ils progressent. Nous autres, misérables que nous sommes, nous jugeons à tort et à travers, nous avons de l'aversion et du mépris, chaque fois que nous voyons, entendons ou soupçonnons quoi que ce soit.

Dans ce cas nous pêchons, mais aussi nous contaminons les autres
Le pire, c'est que, non contents du dommage que nous nous sommes faits à nous-mêmes, nous nous empressons de dire au premier frère rencontré : « II s'est passé ceci et cela » et nous lui faisons du mal à lui aussi en jetant le péché dans son cœur. Nous ne craignons pas celui qui a dit : « Malheur à celui qui fait boire à son prochain un breuvage souillé » (Ha. 2, 15). Mais nous faisons l'œuvre des démons, et nous ne nous en soucions pas. Car que peut faire un démon, sinon troubler et nuire ? Voici donc que nous collaborons avec les démons pour notre perte et celle du prochain. Celui qui nuit à une âme travaille avec les démons et les aide, comme celui qui fait du bien travaille avec les saints Anges.

Le remède : la charité fraternelle
D'où nous vient ce malheur, sinon de notre manque de charité ? Si nous avions la charité accompagnée de compassion et de peine, nous ne prendrions pas garde aux défauts du prochain, selon la parole : « La charité couvre une multitude de péchés » (1 P. 4, 8) et : « La charité ne s'arrête pas au mal, elle excuse tout », etc. (1 Co. 13, 5-6). Si donc nous avions la charité, la charité elle-même couvrirait toute faute, et nous serions comme les saints quand ils voient les défauts des hommes.

Prendre les saints pour modèle
Les saints sont-ils donc aveugles qu'ils ne voient pas les péchés ? Qui déteste le péché autant que les saints ? Et pourtant, ils ne haïssent pas le pécheur, ils ne le jugent pas, ils ne le fuient pas. Au contraire, ils compatissent, l'exhortent, le consolent, le soignent comme un membre malade ; ils font tout pour le sauver... Lorsqu'une mère a une enfant difforme, elle ne se détourne pas de lui avec horreur, elle prend .plaisir à le parer et fait tout pour le rendre gracieux. C'est ainsi que les saints protègent toujours le pécheur, le disposent et le prennent en charge pour le corriger au moment opportun, pour l'empêcher de nuire à un autre, et aussi pour progresser eux-mêmes davantage dans la charité du Christ.

Acquérons donc, nous aussi, la charité, acquérons la miséricorde à l'égard du prochain, pour nous garder de la terrible médisance, du jugement et du mépris. Portons-nous secours les uns aux autres, comme à nos propres membres. Si quelqu'un a une blessure à la main, au pied ou ailleurs, se prend-il lui-même en dégoût ? Coupe-t-il le membre malade, même s'il pourrit ? Est-ce qu'il ne va pas plutôt le laver, le nettoyer, y mettre emplâtres et ligatures, l'oindre d'huile sainte, prier et faire prier les saints pour lui, comme dit l'abbé Zosime ? Bref, il n'abandonne pas son membre, il n’est pas dégoûté de sa puanteur, mais il fait tout pour le guérir. Ainsi devons-nous compatir les uns aux autres, nous entraider par nous-mêmes ou par d'autres plus capables, tout faire en pensée et en acte pour nous porter secours à nous-mêmes et les uns aux autres. Car « nous sommes membres les uns des autres », dit l'Apôtre (Rm. 12, 5). Or si nous ne formons tous qu'un seul corps et si nous sommes, chacun pour sa part, membres les uns des autres, un membre souffre-t-il, tous les membres souffrent avec lui (1 Co. 12, 26)... En un mot, ayez soin, chacun selon son pouvoir, d'être unis les uns aux autres. Car plus on est uni au prochain, plus on est uni à Dieu,

Plus on s'approche de Dieu, plus on se rapproche les uns des autres
Pour que vous compreniez le sens de cette parole, je vais vous donner une image tirée des Pères : supposez un cercle tracé sur la terre. Imaginez que ce cercle, c'est le monde ; le centre, Dieu ; et les rayons, les différentes voies ou manières de vivre des hommes. Quand les saints, désirant approcher de Dieu, marchent vers le milieu du cercle, dans la mesure où ils pénètrent à l'intérieur, ils se rapprochent les, uns des autres en même temps que de Dieu. Plus ils s'approchent de Dieu, plus ils se rapprochent les uns des autres ; et plus ils se rapprochent les uns des autres, plus ils s'approchent de Dieu. Et vous comprenez qu'il en est de même en sens inverse, quand on se détourne de Dieu pour se retirer, vers l'extérieur : il est évident alors que, plus on s'éloigne de Dieu, plus on s'éloigne les uns des autres, et que plus on s'éloigne les uns des autres, plus on s'éloigne aussi de Dieu.

Telle est la nature de la charité. Dans la mesure où nous sommes à l'extérieur et que nous n'aimons pas Dieu, dans la même mesure nous avons chacun de l'éloignement à l'égard du prochain. Mais si nous aimons Dieu, autant nous approchons de Dieu par la charité pour lui, autant nous sommes unis à la charité du prochain, et autant nous sommes unis au prochain, autant nous le sommes à Dieu.

Maîtres spirituels au désert de Gaza
traduction Dom Lucien Regnault,
ed. Saint-Pierre-de-Solesmes, 1966, pages 213-219

 Cet article est paru dans le Bulletin de la Crypte
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