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Évagre le Pontique  

La lutte contre les tentations

évagre le PontiqueEn ce carême commençant, il peut être utile de méditer un texte qui nous parle des tentations et des passions d’une façon presque technique.

Évagre, surnommé le Pontique était un Grec cultivé qui passa la dernière partie de sa vie auprès des moines du désert égyptien. Il acquit très vite la réputation d’un maître spirituel et ses écrits jouirent d’une très grande notoriété. Au point que, l’auteur ayant été condamné par plusieurs conciles car son platonisme n’était parfois pas assez christianisé, ses écrits ascétiques furent diffusés sous des noms d’emprunt. Tant il semblait difficile de s’en passer. Il fut le premier à énumérer la liste de huit passions (devenues les "sept péchés capitaux" en Occident par la suppression de l’acédie).

Les traités d’Évagre sont généralement fort brefs, leur style est donc très dense. Quelques précisions ne semblent pas ici superflues.

Les passions les plus grossières et les plus "faciles" à dompter peuvent se réduire à une avidité multiforme. Ce sont des exagérations de l’instinct de survie. Celui-ci n’est pas condamnable en soi : par exemple, un opposé de la gloutonnerie est l’anorexie, qui peut conduire à la mort. Ces passions sont la gourmandise (mais aussi la goinfrerie), la fornication et l’avarice. Elles sont liées à la fonction de désir de l’âme, sa "partie concupiscible" (cf. chap. XV).

D’autres passions relèvent du mental, mais aussi de la fonction dynamique de l’âme (la "partie irascible" dans l’extrait ci-dessous). La "mauvaise" tristesse est proche de la banale mélancolie ou de la simple "déprime". Elle est condamnable car c’est une sorte de laisser-aller du mental. Beaucoup plus dangereuse est l’acédie qui se manifeste par une insatisfaction et une instabilité chroniques. Elle ressemble extérieurement à la véritable dépression, mais ne lui est pas assimilable car cette dernière est une authentique maladie, et n’est donc pas condamnable. Ailleurs, Évagre affirme qu’elle touche surtout les ermites. Pour combattre ces nouvelles tentations, Évagre préconise des "remèdes" différents des précédents.

Malgré les apparences superficielles la vaine gloire et l’orgueil sont fort différents l’un de l’autre. En effet, le "glorieux" recherche avidement des marques d’approbation et surtout d’admiration. Il y a, paradoxalement, une forme d’humilité dans sa démarche (c’est d’ailleurs la seule passion que l’auteur traite par l’ironie) à cause de l’importance qu’il donne aux personnes qui l’entourent : leur (bonne) opinion est essentielle pour lui. L’orgueilleux au contraire les méprise et leur opinion l’indiffère complètement. Il leur dénie pratiquement toute existence. C’est pour cela qu’un observateur superficiel peut éventuellement prendre l’orgueil le plus satanique pour de l’humilité. Et c’est pour cela aussi que l’orgueil est considéré comme la plus grave des passions. Ceci est souligné par la place qu’Évagre lui donne dans son énumération.

Les pensées dont il est question ici, une des préoccupations majeures des moines du désert égyptien, sont les suggestions mauvaises, les tentations diaboliques. Notons simplement que les maîtres spirituels reconnaissent l’existence et l’utilité des bonnes pensées mais leur intérêt se concentre, évidemment, sur les mauvaises et les moyens de les combattre, d’en suivre les préceptes et de replacer les biens matériels à la place secondaire qui est la leur.

Michel Feuillebois

Les tentations ne dépendent pas de nous, mais c’est nous qui les transformons éventuellement en passions

Chapitre VI  : Huit sont en tout les pensées génériques qui comprennent toutes les pensées : la première est celle de la gourmandise, puis vient celle de la fornication, la troisième est celle de l'avarice, la quatrième celle de la tristesse, la cinquième celle de la colère, la sixième celle de l'acédie, la septième celle de la vaine gloire, la huitième celle de l'orgueil.
Que toutes ces pensées troublent l'âme ou ne la troublent pas, cela ne dépend pas de nous ; mais qu'elles s'attardent ou ne s'attardent pas, qu'elles déclenchent les passions ou ne les déclenchent pas, voilà qui dépend de nous.

Les suggestions démoniaques et les huit tentations

Chapitre VII  : La pensée de la gourmandise suggère au moine l'échec rapide de son ascèse ; elle lui représente son estomac, son foie, sa rate, l'hydropisie, une longue maladie, le manque du nécessaire, et l'absence de médecin. Souvent aussi elle le fait se souvenir de certains frères qui sont tombés dans ces maux. Parfois même elle incite ces malades eux-mêmes à se rendre chez ceux qui vivent dans l'abstinence et à leur raconter leurs malheurs, prétendant qu'ils sont devenus tels à cause de l'ascèse.

Chapitre VIII  : Le démon de la fornication contraint à désirer des corps variés ; il attaque violemment ceux qui vivent dans l'abstinence, pour qu'ils cessent, persuadés qu'ils n'aboutiront à rien ; et, souillant l'âme, il l'incline à des actes honteux, lui fait dire certaines paroles et en entendre en réponse, tout comme si l'objet était visible et présent.

Chapitre IX  : L'avarice suggère une longue vieillesse, l'impuissance des mains au travail, les famines qui se produiront, les maladies qui surviendront, les amertumes de la pauvreté, et quelle honte il y a à recevoir des autres ce dont on a besoin.

Chapitre X  : La tristesse survient parfois par frustration des désirs, parfois aussi elle est une suite de la colère. Quand c'est par frustration des désirs, elle survient ainsi : certaines pensées, prenant les devants, amènent l'âme à se souvenir de la maison, des parents, et de l'existence d'autrefois. Et quand elles voient que, loin de résister, l'âme se met à les suivre, et qu'elle se dilate intérieurement dans les plaisirs, alors elles s'emparent d'elle et la plongent dans la tristesse, lui rappelant que les choses d'autrefois ne sont plus et ne peuvent plus être désormais à cause de la vie qui est maintenant la sienne, et la malheureuse âme, plus elle s'est dilatée avec les premières pensées, plus elle est abattue et humiliée avec les secondes.

Chapitre XI : La colère est une passion très prompte. On dit, en effet, qu'elle est un bouillonnement de la partie irascible et un mouvement contre celui qui a fait du tort ou paraît en avoir fait. Elle rend l'âme furieuse tout le long du jour, mais c'est surtout pendant les prières qu'elle se saisit de l'intellect, lui représentant le visage de celui qui l'a contristé. Parfois même, quand elle dure et se transforme en ressentiment, elle provoque, la nuit, des troubles, avec défaillance du corps, pâleur, assauts de bêtes venimeuses. Ces quatre signes, qui font suite au ressentiment, on peut les trouver accompagnant de nombreuses pensées.

Chapitre XII : Le démon de l'acédie, qui est appelé aussi "démon de midi", est le plus pesant de tous ; il attaque le moine vers la quatrième heure (= 10 heures) et assiège son âme jusqu'à la huitième heure (= 14 heures). D'abord, il fait que le soleil paraît lent à se mouvoir, ou immobile, et que le jour semble avoir cinquante heures. Ensuite il le force à avoir les yeux continuellement fixés sur les fenêtres, à bondir hors de sa cellule, à observer le soleil pour voir s'il est loin de la neuvième heure (= 15 heures), et à regarder de-ci, de-là si quelqu'un des frères...  En outre, il lui inspire de l'aversion pour le lieu où il est, pour son état de vie même, pour le travail manuel, et, de plus, l'idée que la charité a disparu chez les frères, qu'il n'y a personne pour le consoler. Et s'il se trouve quelqu'un qui, dans ces jours-là, ait contristé le moine, le démon se sert aussi de cela pour accroître son aversion. Il l'amène alors à désirer d'autres lieux, où il pourra trouver facilement ce dont il a besoin, et exercer un métier moins pénible et qui rapporte davantage ; il ajoute que plaire au Seigneur n'est pas une affaire de lieu : partout en effet, est-il dit, la divinité peut être adorée. Il joint à cela le souvenir de ses proches et de son existence d'autrefois, il lui représente combien est longue la durée de la vie, mettant devant ses yeux les fatigues de l'ascèse ; et, comme on dit, il dresse toutes ses batteries pour que le moine abandonne sa cellule et fuie le stade. Ce démon n'est suivi immédiatement d'aucun autre : un état paisible et une joie ineffable lui succèdent dans l'âme après la lutte.

Chapitre XIII : La pensée de la vaine gloire est une pensée très subtile qui se dissimule facilement chez le vertueux, désirant publier ses luttes et pourchassant la gloire qui vient des hommes. Elle lui fait imaginer des démons poussant des cris, des femmes guéries, une foule qui touche son manteau ; elle lui prédit même qu'il sera prêtre désormais, et fait surgir à sa porte des gens qui viennent le chercher : et s'il ne veut pas, on l'emmènera ligoté. L'ayant fait s'exalter ainsi par de vaines espérances, elle s'envole et l'abandonne aux tentations soit du démon de l'orgueil, soit de celui de la tristesse, qui introduit en lui d'autres pensées, contraires à ces espérances. Parfois même elle le livre au démon de la fornication, lui qui, un instant plus tôt, était un saint prêtre, qu'on emmenait ligoté !

Chapitre XIV : Le démon de l'orgueil est celui qui conduit l'âme à la chute la plus grave. Il l'incite, en effet, à ne pas reconnaître l'aide de Dieu, mais à croire qu'elle est elle-même la cause de ses bonnes actions, et à regarder de haut les frères en les considérant tous comme inintelligents parce qu'ils ignorent cela à son sujet. Viennent à sa suite la colère, la tristesse et, ce qui est le dernier des maux, l'égarement d'esprit, la folie, la vision d'une foule de démons dans l'air.

Selon les "parties" de l’âme qui sont atteintes par la tentation, les remèdes sont différents

Chapitre XV : Quand l'intellect [la "partie" ou la fonction contemplative de l’âme] vagabonde, la lecture, la veille et la prière le fixent ; quand la concupiscence est enflammée, la faim, la peine et l'anachorèse l'éteignent ; quand la partie irascible est agitée, la psalmodie, la patience et la miséricorde la calment. Et cela, accompli au moment et dans la mesure qui conviennent ; car ce qui est immodéré et inopportun dure peu, et ce qui dure peu est plus nuisible qu'utile.

Comment lutter contre chaque passion

Chapitre XVI : Lorsque notre âme convoite des nourritures variées, qu'elle réduise alors sa ration de pain et d'eau, afin d'être reconnaissante même pour une simple bouchée. Car la satiété désire des mets de toute sorte, tandis que la faim considère la satiété de pain comme la béatitude.

Chapitre XVIII : Que la vie et la mort échoient ensemble au même homme, on ne peut l'admettre : pareillement il est impossible que la charité coexiste chez quelqu'un avec les richesses. Car la charité est destructrice non seulement des richesses, mais aussi de notre vie transitoire elle-même.

Chapitre XIX : Celui qui fuit tous les plaisirs du monde est une citadelle inaccessible au démon de la tristesse. La tristesse, en effet, est la frustration d'un plaisir, présent ou attendu ; et il est impossible de repousser cet ennemi, si nous avons un attachement passionné pour tel ou tel des biens terrestres ; car il pose son filet et produit la tristesse, là où il voit que va précisément notre inclination.

Chapitre XX : Si la colère et la haine font croître l'irascibilité, la compassion et la douceur diminuent même celle qui existe.

Chapitre XXI : "Que le soleil ne se couche pas sur notre irritation", de peur que les démons, surgissant la nuit, n'épouvantent l'âme, et ne rendent l'intellect plus lâche pour le combat, le lendemain. En effet, les visions effrayantes naissent du trouble de la partie irascible, et rien ne porte l'intellect à déserter comme la partie irascible quand elle est troublée.

Chapitre XXII : Lorsque, ayant saisi un prétexte, la partie irascible de notre âme est profondément troublée, à ce moment-là, les démons nous suggèrent que l'anachorèse est belle, pour nous empêcher de mettre fin à ce qui avait causé notre tristesse, et de nous débarrasser ainsi de notre trouble. Mais quand la partie concupiscible est violemment échauffée, alors, au contraire, ils travaillent à nous rendre sociables, nous appelant durs et sauvages afin que, désirant des corps, nous ayons commerce avec des corps. Il ne faut pas leur obéir, mais plutôt faire l'inverse.

Chapitre XXIII : Ne t'abandonne pas à la pensée de la colère, en combattant intérieurement celui qui t'a centriste, ni à celle de la fornication, en imaginant continuellement le plaisir. D'un côté, l'âme est obscurcie, de l'autre, elle est invitée à laisser s'embraser sa passion ; dans les deux cas, ton intellect est souillé ; et, comme, au moment de la prière, tu te représentes de telles images et n'offres pas pure ta prière à Dieu, tu te heurtes aussitôt au démon de l'acédie, qui bondit précisément sur de telles dispositions et met en pièces l'âme, comme un chien fait d'une jeune biche.

Chapitre XXIV : La nature de la partie irascible, c'est de combattre les démons et de lutter en vue du plaisir, quel qu'il soit. Aussi les anges nous suggèrent-ils le plaisir spirituel et la béatitude qui le suit, pour nous exhorter à tourner notre irascibilité contre les démons. Ceux-ci, de leur côté, nous entraînent vers les convoitises du monde et contraignent la partie irascible, allant contre sa nature, à combattre les hommes, cela, pour que l'intellect soit obscurci et déchoie de la science, devenant traître aux vertus.
Un fondement de l’effort ascétique : contrôler les sensations

Chapitre XXXVIII  : C’est par les sensations que les passions sont naturellement déclenchées ; et si la charité et l’abstinence sont présentes, elles ne seront pas déclenchées ; mais, en leur absence elles le seront. Or la partie irascible a besoin de plus de remèdes que la partie concupiscible : c’est pourquoi la charité est dite "grande", car elle est un frein à la partie irascible.

Evagre le Pontique
Traité pratique, ou le moine (Tome 2), traduit par Antoine et Claire Guillaumont, Cerf, "Sources Chrétiennes" n° 171
 Cet article est paru en mars 2010 dans le numéro 381 du Bulletin de la Crypte
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