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Évagre le Pontique  

Le Discernement des passions et des pensées

évagre le PontiqueDans son Utopie, Thomas More (canonisé par l’Eglise romaine) avait inventé un jeu de société destiné à montrer les alliances et les combats des vertus et des vices. Ces interactions ont toujours préoccupé les fidèles qui se soucient de leur vie spirituelle. Evagre le Pontique, mort en 399 dans le désert égyptien, fut l’un des premiers à écrire, et avec beaucoup de finesse psychologique, sur ce sujet. En cette période, où l’on pense déjà à se préparer au carême, la lecture d’un texte sur ce thème peut être utile.

Cependant l’extrait présenté demande quelques explications, car l’auteur s’exprime de façon  assez concise, voire elliptique. Et  le texte, très riche, est un peu confus (bien qu’il ait été allégé ici).

Précisons une nouvelle fois que les auteurs de cette époque concevaient l’âme comme l’avait enseigné la philosophie grecque, inspirée de Platon. Mais bien entendu en christianisant ces données. L’âme possède donc trois fonctions ou puissances. La plus noble est appelée ici intelligence et parfois raison (dans la plupart des autres traductions on la verra appelée intellect ou esprit). C’est, lorsqu’elle n’est pas pervertie, la fonction contemplative, celle qui permet le contact avec les réalités spirituelles. C’est elle aussi qui doit commander aux autres fonctions de l’âme (Platon la comparait au cocher dirigeant un attelage). Il existe aussi la fonction désirante (la convoitise ici) et la fonction qui donne l’énergie nécessaire pour réaliser les désirs (ici la colère).

La difficulté de lecture réside ici en ce qu’Evagre  présente les deux dernières soit comme des fonctions normales de l’âme, soit comme des passions  mauvaises. La « convoitise naturelle » est cette fonction désirante orientée vers les désirs sains, physiques ou spirituels. La « colère » bien utilisée peut aider à combatte les suggestions mauvaises ou à acquérir les vertus. Mais ces deux  facultés de l’âme sont plus vulnérables aux tentations. C’est d’ailleurs souvent par leur intermédiaire que l’intellect peut lui aussi succomber à ces mêmes tentations. Mais dans ce dernier cas le pêché de l’esprit humain,  qui est souvent un péché contre l’Esprit, est bien plus grave. D’autant plus que l’intellect perverti entraîne encore plus profondément l’ensemble de l’âme dans la déchéance.

Soulignons enfin le parallèle établi par Evagre entre la présentation tripartite de l’âme, héritée de la philosophie grecque et la triple tentation du Christ qui nous vient des Evangiles et donc d’un contexte biblique. Et ceci sans aucune acrobatie mentale. C’est une fois de plus un exemple cette remarquable synthèse chrétienne qui a uni, aussi étroitement que possible, deux sagesses, au départ bien étrangères l’une à l’autre.

Remarque : Notons que chaque fois qu’un auteur chrétien parle de l’esprit humain, il évoque cet intellect, partie intégrante de l’âme humaine, bien que très supérieure au reste (un peu comme, dans le corps humain, le cerveau exerce une fonction plus noble que celle de l’estomac). Mais l’anthropologie chrétienne est fondamentalement duelle : chaque individu est composé exclusivement d’un corps et d’une âme. Ceci est fort bien expliqué dans : Père Placide Deseille, Corps, âme, esprit par un orthodoxe, Le Mercure Dauphinois, 2004.

Michel Feuillebois

L’archétype : la triple  tentation du Christ

Des démons opposés à la pratique [l’effort ascétique], les premiers à nous faire la guerre sont ceux qui sont préposés aux plaisirs ou appétits de la gourmandise, ceux qui nous inspirent l'amour de l'argent et ceux qui nous provoquent à la gloire humaine. Tous les autres, marchant derrière ceux-là, accueillent ensuite ceux qui ont été blessés par eux.

II n'est pas possible, en effet, de tomber aux mains de l'esprit de luxure si l'on n'a pas succombé à la gourmandise, et on ne peut se mettre en colère si l'on ne lutte pour satisfaire les convoitises déraisonnables des nourritures, des richesses ou de la gloire. Il n'est pas possible non plus d'échapper au démon de la tristesse si l'on est privé de toutes ces choses ou qu'on ne peut les obtenir. De même; on n'évitera pas l'orgueil, le premier rejeton du diable, si l'on n'a pas extirpé l'amour de l'argent, racine de tous les maux, puisque, selon le sage Salomon, «la pauvreté humilie un homme» (Prov 10, 4). Bref, il est impossible qu'un homme se heurte à un démon s'il n'a d'abord été couvert de blessures par ces premiers assaillants.

C'est pourquoi ce sont ces trois pensées que le diable a proposées au Sauveur lors de la tentation : d'abord en demandant que les pierres deviennent des pains, puis en promettant le monde entier s'il se prosternait à ses pieds et troisièmement en disant que, s'il obéissait, il serait glorifié pour n'avoir subi aucun dommage d'une telle chute (Matth 4, 1-10). Montrant qu'il était au-dessus de tout cela, notre Seigneur commanda au diable de se retirer, et nous enseigna ainsi qu'il n'est possible de chasser le diable qu'après avoir méprisé les trois pensées susdites.

Comment reconnaitre l’origine des pensées

Toutes les pensées démoniaques introduisent dans l'âme des représentations d'objets sensibles, dont l'intelligence reçoit l'empreinte et porte ensuite en elle les formes. Et désormais par l'objet [de la tentation] même, elle reconnaît le démon qui s'approche; par exemple, s'il y a dans mon esprit le visage de celui qui m'a nui ou qui m'a outragé, c'est la preuve que la pensée de rancune me visite; ou encore, s'il y a souvenir de richesses ou de gloire, d'après l'objet on reconnaîtra clairement celui qui nous opprime ; et pareillement pour les autres pensées, c'est par l'objet que tu découvriras quel démon est là et suggère les images.

Le rôle important de la convoitise-contre-nature et de la colère

Je parle de tous les souvenirs qui entraînent une colère ou une convoitise contre nature. En effet, par suite du trouble de ces deux [dernières] puissances, l'intelligence commet un adultère en esprit et elle lutte car, Dieu lui en ayant fait une loi, elle ne peut accueillir l'image [proposée par le souvenir en question].

L'homme ne repousserait pas les souvenirs passionnés s'il ne veillait sur la convoitise et la colère, épuisant l'une par les jeûnes, les veilles et le coucher sur la dure et calmant l'autre par la patience, la résignation, l'absence de rancune et l'aumône. De ces deux passions, en effet, naissent presque toutes les pensées démoniaques qui conduisent l'intelligence à la ruine et à la perdition.

Et il est impossible de se rendre maître de ces passions si l'on ne méprise pas complètement les nourritures, les richesses, la gloire, et en outre son propre corps à cause de ceux qui cherchent souvent à le souffleter.

Mais il faut considérer ici le médecin des âmes, [le Christ] comment il soigne la colère par l'aumône, et comment il purifie l'intelligence par la prière. Par le jeûne aussi, il épuise la convoitise. C'est de ces éléments qu'est formé l'Adam nouveau, celui qui est renouvelé à l'image de celui qui l'a créé (Col 3, 10) et en qui, grâce à l'impassibilité, il n'y a plus ni homme et femme, et en qui il n'y a plus, grâce à la foi ni grec et juif, ni circoncis et incirconcis, ni barbare et scythe, ni esclave et homme libre, mais le Christ, tout en tous (Gal 3,28).

C'est cependant une habitude des démons d'inspirer, après les pensées impures, celles du souci [matériel], afin que la parole [divine], étouffée par les épines du souci, reste sans fruit (Matth 13, 22).

Nous ne sommes jamais tentés au-delà de nos forces

Parmi les pensées, les mauvaises chassent les bonnes, mais inversement elles sont aussi chassées par les bonnes. J’ai, par exemple la pensée d’accueillir un hôte, et cela pour le Seigneur ; mais cette pensée est remplacée par une autre qui vient ensuite nous tenter et nous suggérer de donner l’hospitalité par gloriole. Ou encore, j’ai la pensée de recevoir un hôte pour me faire bien voir des hommes. Mais cette pensée est remplacée par une pensée meilleure qui survient, tournant plutôt notre vertu vers le Seigneur et nous forçant à ne pas faire cela pour les hommes. Nous ne pouvons pas non plus avoir de pensée mauvaise inattaquable, car nous possédons des semences de vertu.

Discerner entre les pensées selon leur origine

De nombreuses observations nous ont fait connaître la différence qu'il y a entre les pensées angéliques, les pensées humaines et celles qui viennent des démons. D'abord les pensées angéliques s'occupent de la nature des choses et recherchent leur sens spirituel. Par exemple pourquoi l'or existe,  comment, une fois découvert, il est lavé à l'eau et livré au feu, pour être ensuite remis aux mains des artisans qui font le chandelier du tabernacle, la cassolette, les encensoirs et les coupes  La pensée démoniaque, elle, ne sait ni ne connaît cela. Elle suggère la seule possession de l'or visible et prédit la jouissance et la gloire qu'on en tirera. Quant à la pensée humaine, elle ne cherche pas la possession ni ne s'occupe du symbolisme de l'or, mais elle introduit seulement dans la réflexionla simple apparence de l'or, sans passion ni cupidité.

On fera le même raisonnement pour les autres choses, en appliquant cette règle d'interprétation.

La vaine gloire, tentation universelle

Seule de toutes les pensées, celle de vaine gloire a un domaine illimité, embrassant presque tout l'univers, et elle ouvre les portes à tous les démons, comme un scélérat qui livre une ville. C'est pourquoi elle humilie extrêmement l'intelligence de l'anachorète en la remplissant de quantité de concepts et de choses et en gâtant ses prières par lesquelles il s'efforce de guérir toutes les blessures de son âme. Cette pensée-là, tous les démons vaincus la développent [en faisant croire qu’ils ont été facilement vaincus] et par elle tous trouvent à rentrer dans les âmes, les mettant finalement dans un état pire qu'auparavant (Matth 12, 45).

De cette pensée naît aussi la pensée d'orgueil, celle qui renverse des cieux jusqu'à terre le sceau de la ressemblance et la couronne de beauté. Mais abandonne vite cette pensée sans tarder, «pour ne pas livrer notre vie à d'autres et notre sort» (Prov 5,9) à des êtres impitoyables. Pour mettre en fuite ce démon, il faut une prière intense et s'abstenir de faire ou de dire volontairement quoi que ce soit qui favorise cette maudite vaine gloire.

Comment lutter contre les mauvaises pensées

Chaque fois qu'un ennemi se présente et te blesse, si tu veux, selon la parole de l'Ecriture, retourner le glaive contre son cœur (Ps 36, 12), fais comme nous allons dire. Distingue en toi la pensée qu'il t'a lancée, ce qu'elle est, les objets qu'elle rassemble et ce qui surtout tourmente l'esprit. Voici ce que je veux dire : Soit, par exemple, la pensée d'amour de l'argent qu'il t'envoie; distingue l'esprit qui la reçoit, l'idée de l'or, l'or même et la passion d'amour de l'argent; puis demande-toi ce qui, dans tout cela, est péché : Est-ce l'esprit ? Mais comment donc ? Il est image de Dieu. Est-ce l'idée de l'or ? Mais quelqu'un qui est intelligent pourrait-il dire cela ? N'est-ce pas plutôt l'or même qui est péché ? Mais pour qui a-t-il été fait ? C'est donc la quatrième chose qui est la cause du péché, ce qui n'est pas une chose existant en elle-même, ni l'idée d'une chose, non plus qu'un esprit incorporel, mais un plaisir ennemi de l'homme, engendré par le libre arbitre, qui force l'esprit à user mal des créatures de Dieu, plaisir que la loi de Dieu interdit, nous le croyons. Si tu examines soigneusement tout cela, la pensée se dissipera, dissoute dans ta propre contemplation, et le démon s’enfuira loin de toi, tandis que ta réflexion sera emportée dans les hauteurs par cette connaissance

Toutes les pensées impures qui, à cause des passions, s'attardent en nous, conduisent l'intelligence à la ruine et à la perdition. Car, comme l'idée du pain demeure dans l'affamé à cause de la faim et l'idée de l'eau dans l'assoiffé à cause de la soif, ainsi les idées de propriétés et de richesses restent à cause de la convoitise, les idées de nourritures et les pensées honteuses engendrées par la nourriture demeurent à cause des passions. Pour les pensées de vaine gloire et autres, on s'apercevra qu'il en est de même. Il n'est pas possible à l'intelligence étouffée par de telles cogitations de se tenir devant
Dieu et de ceindre la couronne de justice. Tirée en bas du fait de ces pensées, l'intelligence est comme ce malheureux de l'Evangile qui refuse le festin de la connaissancede Dieu, ou comme celui qui est jeté mains et pieds liés dans les ténèbres extérieures (cf. Matth 22, 2-14). Il avait un vêtement tissé de ces pensées, et celui qui l'avait invité lui déclara qu'il n'était pas digne de telles noces. Le vêtement nuptial est donc l'impassibilité de l'âme raisonnable qui a répudié les convoitises mondaines.

Récapitulation

Des démons opposés à la pratique, trois sont chefs de file, derrière lesquels suit toute la troupe des autres. Ce sont eux les premiers à attaquer et à provoquer les âmes au mal par les pensées impures : ceux qui sont préposés aux convoitises de la gourmandise, ceux qui nous inspirent l'amour de l'argent et ceux qui nous provoquent à la gloire humaine. Si donc nous désirons la prière pure, gardons-nous de la colère; si nous aimons la chasteté, maîtrisons le ventre. Ne donne pas à satiété du pain à ton estomac et restreins le aussi quant à l'eau. Veille dans la prière et éloigne de toi la rancune. Que des paroles de l'Esprit Saint ne te quittent pas et, des mains des vertus, frappe aux portes des Ecritures. Alors pour toi se lèvera l impassibilité du cœur

Philocalie des Pères neptiques,
fascicule 8, p. 27-42 (extraits), éditions  Abbaye de Bellefontaine, 1987

 Cet article est paru dans leBulletin de la Crypte
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