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Saint Grégoire de Nysse
« Nul ne peut voir Dieu et vivre »

Saint Grégoire de Nysse (vers 330 - vers 400), est l’un des « pères cappadociens », avec son frère aîné saint Basile le Grand et Grégoire de Naziance. Il contribua, entre bien d’autres apports, à intégrer au christianisme ce qui était valable de la culture antique, et essentiellement la philosophie de Platon. Alors que les derniers intellectuels païens cherchaient à faire du platonisme une base de résistance à la progression du christianisme.

On trouvera dans les passages choisis ici deux des apports essentiels de saint Grégoire à la spiritualité chrétienne. D’abord l’idée de perfection conçue comme un progrès indéfini ; et son corollaire logique : la notion d’inconnaissance de Dieu. Ces deux notions découlent d’une comparaison : la finitude de toute créature face à l’infinitude de la divinité. Donc à un moment donné, ou bien dans un état spirituel donné fut-il le plus élevé, on ne peut avoir accès à la connaissance de la totalité de la réalité divine, Dieu restant toujours le Tout-Autre.

Remarquons que cette non-connaissance de Dieu est un thème repris par les mystiques d’Orient et d’Occident (on pense au « Nuage d’inconnaissance » de l’anonyme anglais ou bien à « La nuit obscure » de saint Jean de la Croix). Et comme l’on est chrétien avec tout son être : son âme, son mental et son corps, cette nuit de la connaissance peut déboucher sur de provisoires nuits de la foi. Des écrits de sainte Thérèse de Lisieux qui en témoignaient ont été utilisés récemment par des athées militants, autour notamment de Michel Onfray, pour tenter de « prouver » que les plus grands saints ne croyaient pas en Dieu. Ces braves gens ont surtout prouvé leur aveugleme  

Michel Feuillebois

REMARQUES : « le texte » est ici celui du livre de l’Exode qui est commenté spirituellement par saint Grégoire ; la « vertu » : c’est l’état spirituel ; la « nature intellectuelle » : ici ce sont les anges et autres créatures spirituelles qui ne peuvent, eux non plus, contempler Dieu dans sa totalité (la formule est platonicienne) ; « le Beau » : inséparable du Bien ou du Bon selon Platon, c’est ici Dieu.  

La connaissance progressive de Dieu peut être comparée à la montée du mont Sinaï par Moïse
Mais voici que, poursuivant l'ascension, le texte conduit notre esprit vers de plus hauts degrés de vertu. Celui que la nourriture a fortifié, qui a montré sa vigueur dans sa lutte avec les adversaires qui a triomphé de ceux qui s'opposaient à lui, accède alors à la connaissance ineffable de Dieu (théognosie). Le texte nous apprend par là quelles œuvres nombreuses il convient d'accomplir d'abord pour oser s'approcher en esprit de la montagne de la théognosie, entendre le son des trompettes, pénétrer dans la ténèbre où Dieu se tient, graver sur les tables les caractères divins et, si elles sont brisées par suite de quelque faute, présenter à Dieu de nouvelles tables taillées pour qu'il y grave à nouveau, avec son doigt, les lettres abolies avec les premières […]
Plus l’esprit humain s’en approche, plus il constate que la nature divine est invisible
Mais que signifient d'autre part l’entrée de Moïse dans la ténèbre et la vision que dans celle-ci il eut de Dieu ? Le récit présent semble en effet quelque peu en contradiction avec la théophanie du début ; alors c'était dans la lumière, main­tenant c'est dans la ténèbre que Dieu apparaît. Ne pensons pas cependant que ceci soit en désaccord avec la suite normale des réalités spirituelles que nous considérons. Le texte nous enseigne par là que la connaissance (gnose) religieuse est d'abord lumière pour ceux qui la reçoivent : en effet ce qui est contraire à la piété est obscurité et l'obscurité se dissipe par la jouissance de la lumière. Mais plus l'esprit, dans sa marche en avant, parvient, par une application toujours plus grande et plus parfaite, à com­prendre ce qu'est la connaissance des réalités et s'approche davantage de la contemplation, plus il voit que la nature divine est invisible […]

Celui qui est cherché transcende toute connaissance
Ayant laissé toutes les appa­rences, non seulement ce que perçoivent les sens, mais ce que l'intelligence croit voir, il tend toujours plus vers l’intérieur jusqu’à ce qu’il pénètre, par l'effort de l'esprit, jusqu'à l’invisible et à l'inconnaissable et que là il voie Dieu. C'est en cela que consiste en effet la vraie connaissance de celui qu'il cherche et sa vraie vision, dans le fait de ne pas voir, parce que celui qu'il cherche transcende toute connaissance, séparé de toute part par son incompréhensibilité comme par une ténèbre. C'est pourquoi Jean le mystique, qui a pénétré dans cette ténèbre lumineuse, dit que « personne n'a jamais vu Dieu », définissant par cette négation que la connaissance de l'essence divine est inaccessible non seulement aux hommes, mais à toute nature intellectuelle. Donc, lorsque Moïse a pro­gressé dans la gnose, il déclare qu'il voit Dieu dans la ténèbre, c'est-à-dire qu'il connaît alors que la divinité est essentiellement ce qui transcende toute gnose et toute prise de l'esprit. « Moïse entre dans la ténèbre où Dieu se trouvait », dit l'histoire. Quel Dieu ? « Celui qui a fait de l'obscurité sa retraite », comme dit David, lui aussi initié dans ce même sanctuaire secretaux mystères cachés […]
Celui dont l'oreille du cœur est purifiée et sensible perçoit ce son — j'entends par là la contemplation de l'univers qui produit la gnose de la puissance divine — et par lui est conduit à pénétrer en esprit là où est Dieu. Ce lieu est nommé « ténèbre » par l'Écriture, ce qui signifie. Comme on l'a dit, l'incognoscibilité et l'invisibilité. Une fois là, il contemple le tabernacle non fait de main d'homme dont il a déjà été question et il en présente ensuite une imitation matérielle à ceux qui sont en bas […]

Le spirituel désire l’impossible : voir Dieu sans intermédiaire
La demande audacieuse et qui dépasse les limites du désir, c'est de ne pas jouir de la Beauté par des miroirs et des reflets, mais face à face. La voix divine accorde ce qui est demandé par le fait même qu'elle le refuse, offrant en peu de mots un abîme immense de pensée. En effet la munificence de Dieu lui accorde l'accomplissement de son désir ; mais en même temps elle ne lui en promet pas le repos ou la satiété. Et en effet il ne se serait pas montré lui-même à son serviteur si cette vue avait été telle qu'elle eût arrêté le désir du voyant.
Car c'est en cela que consiste la véritable vision de Dieu, dans le fait que celui qui lève les yeux vers Lui ne cesse jamais de le désirer. C'est pourquoi il dit : « Tu ne pourras voir mon visage. En effet nul homme ne verra mon visage sans mourir. ». L'Écriture nous dit cela non en ce sens que cette vue puisse devenir cause de mort pour ceux qui en jouiraient. Comment en effet le visage de la Vie serait-il jamais cause de mort pour ceux qui s'en approchent ? Mais l'Être divin étant vivifiant par essence, et d'autre part le caractère distinctif de la nature divine étant d'être au-dessus de toute détermination, celui qui pense que Dieu est quelque chose de déterminé, passe à côté de celui qui est l’Etre par essence, pour saisir ce que l'activité subjective de l'esprit prend pour de l'être, et n'a pas la Vie. Car la Vie véritable c'est celui qui est par essence. Or cet être est inaccessible à la connaissance. Si donc la Nature vivifiante transcende la connaissance, ce qui est saisi par l'esprit n'est aucunement la Vie. Or ce qui n'est pas vie n'est pas apte à communiquer la vie. Donc ce qu'il désire s'accomplit pour Moïse par là même que son désir demeure inassouvi.

Le divin, selon sa propre nature, est illimité,
n'étant circonscrit par aucune limite

Il apprend en effet par les paroles qui lui sont dites que le divin, selon sa propre nature, est illimité, n'étant circonscrit par aucune limite. Si en effet on lui attribuait quelque borne, il serait de toute nécessité, avec la limite, de considérer aussi ce qui est au-delà d'elle. Car ce qui est limité aboutit forcément à quelque chose. Ainsi l'air est la limite des volatiles, et l'eau, des poissons ; et donc, le poisson est de toute part environné par l'eau, l'oiseau par l'air, et la frontière de l'eau pour le poisson ou de l'air pour l'oiseau est la limite extrême de la surface qui les contient l'un et l'autre, à quoi succède l'autre élément. Ainsi il est nécessaire, si le divin est conçu comme limité, qu'il soit environné par une réalité hétérogène. Que le conte­nant en effet soit plus grand que le contenu, la logique en témoigne. Mais tout le monde est d'accord pour dire que la divinité est la Beauté essentielle. Or ce qui est d'autre nature que le beau est forcément quelque chose d'autre que le beau. Ce qui est hors de la beauté est compris dans la catégorie du mal. Mais il a été établi que le contenant est plus grand que ce contenu. Il est donc nécessaire que ceux qui pensent que le beau est limité, accordent aussi qu'il est environné par le mal. Mais ce qui est contenu étant évidemment moindre que ce qui contient, il s'ensuit que ce qui est plus vaste possède la supériorité. Donc celui qui enferme le divin dans quelque limite soumet le beau à la domination de son contraire. Mais cela est absurde. On estimera donc que rien n'embrasse la nature illimitée. Orce qui n'est pas limité échappe par nature aux prises de l'intelligence.
C'est là réellement voir Dieu que de ne jamais trouver de satiété à ce désir
Aussi tout le désir du Beau qui entraîne à cette ascension ne cesse jamais de s'étendre à mesure qu'on avance dans la course vers le Beau. Et c'est là réellement voir Dieu que de ne jamais trouver de satiété à ce désir. Mais il faut, regardant toujours à travers ce qu'il est possible de voir, être enflammé du désir de voir davantage par ce qu'il est déjà possible de voir. Et ainsi nulle limite ne saurait interrompre le progrès de la montée vers Dieu, puisque d'un côté le Beau n'a pas de borne et que de l'autre la progression du désir tendu vers Lui ne saurait être arrêtée par aucune satiété.

Grégoire de Nysse

La vie de Moïse, Tr.J. Daniélou,
éditions du cerf, collection Sources Chrétiennes, n° 1 bis,
Pages 203 ; 211-213 ; 217;267-27

Article paru en octobre 2009 dans le numéro 376 du bulletin de la Crypte
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