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"La beauté sauvera le monde" (Dostoïevski),
A Olivier, théologien de la beauté In memoriamJ'ai appris la nouvelle tard dans la soirée de jeudi dernier. Un e-mail m'annonçait le rappel au Seigneur d'Olivier. Il venait de passer dans la soirée vers son Autre Soleil.
"Tout est en toi, Seigneur, je suis moi-même en toi, reçois-moi", reprenait Olivier à son compte dans son « Autre Soleil » la parole du bienheureux, le pèlerin errant Macaire (Olivier Clément, l'Autre Soleil, Stock). Cette parole est aujourd'hui réalisée.
Tout, en lui, était tourné vers l'Unique nécessaire. Expérience totale de celui qui a longtemps été en recherche, qui a été cherché et a été trouvé par Son Seigneur et Son Dieu. "Il me semble impossible de parler de moi. Le miroir est brisé.
Mais je voudrais tenter de parler de Lui. Comment Il nous cherche. Comment Il m'a cherché, trouvé" (Olivier Clément, l'Autre Soleil, Stock).
J'ai lu le message de mon ami Antoine et dit alors en mon for intérieur un dernier "au revoir" d'ici bas à Olivier. En fermant les yeux, c'est la parole de Dostoïevski qui me revint constamment à l'esprit comme image finale résumant, d'essence, ce qu'Olivier était, un temple de la beauté et de la douceur. Dans son livre L'Idiot, Dostoïevski fait dire au prince Michtine: "La beauté sauvera le monde". Olivier était l'incarnation de cette parole. La beauté l'habitait et était son moteur de recherche du "visage de l'invisible", selon la parole de Saint Jean Damascène, et du "Visage des visages", selon sa propre expression à lui (Olivier Clément, l'Autre Soleil, Stock).
Douceur de la pensée, beauté de la parole, expression poétique de l’être, tout en lui et dans son parcours communiait profondément à cette recherche de la beauté dans tout et en tout.
Tout n'a pas été pour autant paisible ni sans tourmente dans son parcours. Mais comme l’affirme si justement, un proverbe populaire arabe, "les choses sont dans leur conclusion" (« al oumour fi khawatimiha »), la conclusion de son parcours était pleinement tournée vers la contemplation de la beauté de l’Unique nécessaire. "Sur l'azur maintenant, s'inscrit un visage, la Face du Pantocrator crucifié, de l'Homme de douleurs transfiguré. Comme ce jour, en Grèce, où, baigné par une lumière encore plus intense que celle de mon enfance, je suis entré dans la fraîcheur d'une église: la coupole reprenait la bénédiction du ciel, mais un visage s'y inscrivait. Entrer dans cette église avait résumé mon chemin: de l'azur vide à l'azur plein, de l'azur fermé sur sa propre beauté, mais au delà tout est ténèbres, à l'azur rayonnant autour du Visage des visages, et au-delà tout est amour. De la lumière à l'autre lumière. Et non seulement celle-ci brûle dans le cœur, mais elle est en chaque visage." (Olivier Clément, l'Autre Soleil, Stock) Olivier cherchait constamment la lumière dans chaque cœur et en chaque visage.
Le bonheur est parfois dans les choses simples. La beauté divine se trouve dans chaque visage à condition de bien le regarder. Communier à la beauté nécessite une capacité d'émerveillement qu’Olivier possédait et transmettait par sa parole et son action. Une telle capacité lui permettait de mettre en relation, avec poésie, la beauté d’ici bas avec la beauté plus essentielle, plus vraie, plus ontologique du Christ. Fraîcheur, légèreté mais aussi densité des situations et des êtres, n’est ce pas la façon dont Nikos Kazantzaki s’aventure à décrire le Paradis, dans « le Christ re-crucifié »: "C'est le mardi de Pâques. La messe vient de finir. La journée est douce. Il fait soleil et Il bruine; les fleurs des citronniers embaument, les arbres bourgeonnent, l'herbe repousse, le Christ jaillit de chaque motte de terre. Les chrétiens vont et viennent sur la place; les amis s'embrassent en disant : "le Christ est ressuscité" puis vont au milieu de la place; ils commandent les narguilés et des cafés et le bavardage commence, ténu comme la bruine. Le Paradis doit être quelque chose comme cela, déclare Charalambos, le bedeau; un doux soleil, une petite pluie tranquille, des citronniers en fleurs, des narguilés et un bavardage à bâtons rompus jusqu'à la consommation des siècles".
Parler de lui ? Parler d’Olivier ? Chacun de nous pourrait en dire long. Disserter sur son apport à l'orthodoxie et à tout un chacun ? Cela risque de prendre du temps tellement son œuvre et sa parole étaient abondantes et puissantes et sa contribution à l’édification des personnes en Christ, réelle bien au-delà des frontières de notre Eglise locale en France. Passeur, témoin de la splendeur du Christ, théologien de la beauté divine, il fut l'homme de la "synthèse positive", de l'Orient et de l'Occident. Il prit tant des deux mondes et donna beaucoup plus aux deux. Tout le monde se reconnaît dans sa paternité aimante.
Dans nos rencontres, nos réunions, dans nos congrès de la Fraternité orthodoxe, ces congrès qui lui étaient chers, comme le fruit de son engagement pour une orthodoxie en France, ici et maintenant, une orthodoxie décomplexée, authentique, enracinée et créatrice, s’inscrivant dans la tradition et sans cesse renouvelée, une orthodoxie libérée des pesanteurs de l’histoire …, tout le monde attendait la parole d'Olivier, la synthèse d'Olivier, une parole irénique, de paix et de douceur, un parfum de paradis.
Il savait aussi, à sa manière, être celui qui, à l'image des prophètes, interpellait l'institution parfois non sans virulence. Je me souviens de cette expérience que j'ai vécue en première ligne quand, l’après midi d'un dimanche de l'orthodoxie en 1995, je fus le modérateur d'une table ronde à Saint Serge organisée, comme de tradition, par la Fraternité orthodoxe, et qui plaça Olivier à ma gauche et Nicolas Lossky, alors encore laïc, à ma droite, pour parler de l’Eglise locale. La parole d'Olivier fut à cette occasion tout autant forte que vraie. C'était ce jour là sa façon de témoigner, en vérité et sans compromissions, de choses essentielles qui doivent nous guider vers l'Unique nécessaire, ici et maintenant, dans cette Eglise orthodoxe qu'Il aimait tant, avec ses forces et ses faiblesses, son dynamisme et ses pesanteurs. "Je ne tiens pas l'orthodoxie pour une "confession" en série avec les autres. J'aime et je vénère en elle la fidélité à l'Origine et au But du christianisme, cette divino-humanité christique où souffle l'Esprit. Une fidélité têtue, mais, dans le souffle de la Tradition, intelligente. A demi enfouis sous une histoire hostile, "la colonne et le fondement de la vérité" (I Timothée III, 15), cette Vérité qui transforme et vivifie l'intelligence, toute l'intelligence humaine que tant de chrétiens aujourd'hui semblent craindre et préfèrent ignorer." (Olivier Clément, l'Autre Soleil, Stock).
Je me souviens aussi des conseils de la Fraternité, des dîners de travail dans notre foyer ou chez lui, pour la préparation thématique des congrès de la Fraternité orthodoxe. Son implication était toujours amicale, inspirée et inspirante. Puis, vint la période des troubles, les déchirures du problème estonien et de la rupture de communion entre Moscou et Constantinople, deux piliers de l'Eglise orthodoxe. Je me souviens alors des déjeuners que faisait chez lui un petit groupe réunissant plusieurs membres de l'orthodoxie parisienne et française, les Tchekan, Sollogoub, Lossky, Struve, Rehbinder, Elisabeth Behr Sigel, père Boris Bobrinskoy, père Jean Gueit ... pour parler, échanger, réfléchir ensemble sur les moyens de dépasser les conflits et les tensions et nous réorienter « tous » vers l'Essentiel. Jeune antiochien parmi eux, j'étais porteur non sans audace de la tradition et de la martyria d'Antioche, mais j'appris énormément à leur contact, eux qui furent mes pères dans la foi et dans ma prise de conscience de l'Unique nécessaire de ma vie.
Je me souviens aussi de ce moment de l’histoire de l’Eglise orthodoxe en France qui doit beaucoup à Olivier, quand en 2001, il effectua une rétrospective magistrale de la présence orthodoxe en France pour la 1ère Journée de l’orthodoxie en France à l’Unesco. Cette fresque inégalée par la profondeur, la largeur et la richesse de sa perspective et de sa vision marqua plus d’un qui furent surtout très touchés par l’envoi final qui suit : « Est-il vrai que le Christ est ressuscité ? Ou sommes nous des menteurs qui se contentent de bien chanter ? Si le Christ est vraiment ressuscité, un peu en nous aussi, si peu que ce soit, alors soyons assurés que quelles que soient les difficultés, l’amour et l’intelligence vaincront. ». (Olivier Clément, 1ère Journée de l’Orthodoxie en France, le 24 mai 2001) On allait régulièrement, avec notre ami Mahmoud Zibawi, dîner chez Olivier et Monique. Olivier aimait bien les douceurs damascènes et les fruits confis de la ville omeyyade. On partageait un bon repas et on goutait aussi à la douceur de Monique, cet être de lumière qui a été auprès d'Olivier jusqu'au bout, sans faiblir malgré la fatigue, dans un rayonnement total et dans un total don de soi. On discutait de tout et de rien. Des maux de l'orthodoxie et de ses mots, de ses richesses, de l'art, des livres et de la politique ... On racontait à Olivier ce qui se disait ici et là dans le « petit » monde orthodoxe. Les deux dernières années, nos visites se faisaient de plus en plus autour de son lit, là où Il vécut une expérience kénotique et courageuse de la maladie. Son expérience de foi et sa rencontre avec son Autre Soleil qui "éclaire comme pour un jour sans déclin" (Olivier Clément, l'Autre Soleil, Stock) lui servirent de remparts solides pour rester pleinement tendu dans l'espérance de La Rencontre.
Sans conteste, la plus belle rencontre avec Olivier, celle qui m’affecta le plus, fut celle que nous avions eus, en novembre 2007, au moment du tournage de ce documentaire "Orthodoxes de France, un passé riche d'avenir" (qu'Orthodoxie.com, qui fut d’une grande aide pour sa réalisation, offre aujourd'hui à la visualisation de tous sur le site) que nous avions réalisés alors pour le 40ème anniversaire de la fondation du Comité inter épiscopal orthodoxe en France, dont Olivier fut un des principaux artisans et inspirateurs des travaux de ce comité.
Nous avons été tous, interviewers, cameraman, réalisateur, touchés par la douceur et la force du témoignage d'Olivier et par ses paroles puissantes et vibrantes d'espérance. Avec calme et sérénité, il nous livra son souhait, sous forme de testament, que ces petits enfants « vivent dans l'Eglise orthodoxe, … en une Eglise orthodoxe familière, une Eglise amicale, une Eglise où il y ait un peu, pour employer un mot tellement galvaudé, un peu d'amour". (cf. le documentaire, Orthodoxes de France, un passé riche d'avenir, sur Orthodoxie.com).
Et pour finir, comme il l’aurait certainement souhaité, je termine par un des passages les plus denses spirituellement du célèbre livre de son autobiographie spirituelle. Il s’agit là d’un mode opératoire pour chaque chrétien conscient de son baptême. La parole est à Olivier: « Maintenant je n’ai plus à parler de moi. Je voulais raconter une rencontre.
La foi est un commencement. Il ne faut pas jouer avec elle : l’avoir, ne pas l’avoir ; il faut entrer dans cette crypte –ecclésiale et personnelle- où jaillit l’eau vive, et ressortir pour tout partager. « Il entrera et il sortira, et il trouvera des pâturages ». Ma vie ne m’appartient plus, c’est celle d’un serviteur inutile.
Ce qui m’advient, ce que j’essaie de faire, de dire, comment y discerner ma part et celle des autres ; tout grandit de cette amitié qui déchiffre, si peu pourtant, cette unité inépuisable où Dieu se donne aux pêcheurs et aux publicains ». (Olivier Clément, l'Autre Soleil, Stock)
AXIOS Olivier !
Notre prière t’accompagne, mémoire éternelle !
Carol Saba, responsable de la communication de l’Assemblée des évêques orthodoxes de France